Le consentement.

Je ne sais comment, dans ma jeunesse, une force s’est éveillée en moi qui aujourd’hui encore au creux de mon ventre est la base, le noyau de ma détermination et de mon exigence. Une intransigeance, une façon de ne pas se contenter des apparences, des conversations flottantes, des bavardages qui brouillent le silence, où seul peut naître la sensation du miracle d’être. Une façon de freiner des deux pieds pour ne pas se laisser emporter.

Cette force a fait son trou. M’a donné le désir de me taire. Ce fut une explosion intérieure, une révélation dont je ne peux dessiner clairement les contours. J’ai aperçu quelque-chose il me semble. Nommer cela, serait risqué et pourrait prêter à confusion. Aujourd’hui je la nommerais poésie. Mon âme dilatée prit quelques instants la mesure d’une autre réalité tangible, au secret de moi. Dans ma jeunesse je disais : présence de Dieu. Cette flamme, j’ai cherché à lui trouver un réceptacle où elle saurait survivre, mais ce fut difficile, elle a manqué souvent d’oxygène, au bord de s’éteindre ; s’est éteinte tout à fait parfois dans les tempêtes. Comment maintenir vivante une herbe folle dans un désert.

Cette conscience – encore un nom possible pour la nommer- est une douleur, une sensation d’exil. Elle est une tristesse, un désir inassouvi, un sentiment de séparation. Elle est au cœur de mes silences, empoisonnée par les avalanches du superficiel envahissant. Elle m’a fait renoncer à l’agitation, aux faux semblants. J’ai usé au mieux d’humour, au pire d’ironie, pour me défendre, pour conjurer l’angoisse. Je me suis étourdi.

Ce faisant j’ai cru m’approcher un peu d’une paix, j’ai trouvé de l’apaisement.

 »Ce n’est pas ça », disait De Certeau, le chercheur invétéré. La vérité s’échappe aussitôt que l’on tente de la saisir. Il faut alors refaire sa phrase, reprendre l’ouvrage, et ainsi de suite. Au bout du chemin l’énigme de la mort, irrésolue ; le gouffre insondable.

C’est ce moteur qui fait veiller, qui me transforme en obsessionnel contemplateur des houles intérieures, du tempo des minutes et des heures, de l’ennui, des joies courtes, du temps vorace. Mais ce n’est encore que l’illusion de pouvoir conjurer la mort, un frein puissant à l’éveil. Il faudrait y consentir, dit-on.

C’est d’avoir connu fugacement, de loin en loin, ce consentement qui rend insupportable d’être encore et toujours reversé dans le courant irrépressible de la peur commune. Au cœur de la foule des marionnettes grotesques et obstinées. Est-ce cela être humain ? Éprouver la sensation de marcher, sans repos, sur un fil tendu sur le vide ?

UN SOIR.

Flânant dans l’herbe, tête en l’air, ébloui par les nuages dans la lumière rasante, je me dis que leur beauté pâlement copiée par les peintres, est comme toutes choses que cette vie produit, inégalable.

Les mots ne font pas mieux.

Pâlichons ils luttent pour traduire la profondeur des choses, des sentiments, des rêves, des pensées. Impuissants, vraiment. Incapables, vraiment, de peindre ce qui est.

La puissance de l’art est ailleurs.

Inutile de se mesurer à la beauté du monde.

Ne nous revient que le pouvoir modeste de gribouiller quelques croquis pour dire que l’on a vu en passant ce qu’il y avait à voir.

Nos mots, nos couleurs, seulement pour un hommage modeste, un témoignage de ce qui disparaîtra aussitôt que nous cesserons de lever le nez en marchant sur le chiendent, le soir, à l’heure de la disparition du soleil.

Nous appartenons au monde, nous sommes de lui, il est de nous.

Impossible de s’en extraire, impossible de le recréer. Seulement calligraphier quelques formes approximatives.

L’œil ne peut se voir lui-même.

Nous sommes à peine réveillés.

C’est l’enseignement de la lumière du soir et de la brise souple dans les ramures des buissons.

Nous apercevons quelque-chose, nous ne savons pas ce que c’est.

A peine pouvons nous l’écrire ou le dessiner.

La beauté du monde nous défie.

GEORGES PERROS (1923-1978)

Je lis et relis G. Perros l’insaisissable. Souvent je ne le comprends pas bien, mais quelque-chose m’accroche et j’avance. J’ai de l’amitié pour lui et c’est vrai que parfois les amis se dressent devant nous et l’on cherche à se hisser vers eux. C’est ce qui fait leur prix.

Il a été acteur, sociétaire de la comédie Française, qu’il quitte assez vite, après s’y être fait des amis dont certains deviendront célèbres. Son choix est organique, profondément ressenti, assumé. Cet univers social qu’il n’a fait que traverser, le renseigne suffisamment sur les hommes et les microcosmes, pour décider d’aller traîner ailleurs, sans regrets, côté province.

Il s’installe en Bretagne. Vie de bistrot, va et vient entre le garage où il s’enferme et écrit, le café où il frère et la maison, où, à son grand étonnement, il finit par fonder un foyer, fait des enfants et vogue le quotidien et la vie lucide et coupante. Vie littéraire frugale, amitiés précieuses mais inaccomplies, à l’image de celle avec Gérard Philippe, qui lui claque dans les mains. Correspondance avec Butor, Lambrichs, Paulhan, Brice Parain et d’autres ; aussi-bien des peintres bretons et des correspondants moins connus mais qu’il sauve parce que ce sont des artistes à son goût,  »comme toi et moi ».

Il refuse la hiérarchie littéraire, l’idolâtrie littéraire. Publié à la NRF il n’en tire aucune gloire. Lecteur pour le TNP de Vilar et pour Gallimard. Petits boulots d’un auteur discret qui jamais ne se prend pour un écrivain. Il se protège. Humain radical, sans masque et faux semblant. Il est présent et s’en étonne. Il se vit comme un usurpateur et dévoile nos faces cachées, nos constructions, nos fables, qui essaient sans cesse de raconter que nous ne sommes pas si peu que ça. Alors que son expérience lui suggère le contraire.

Je ne suis jamais content de ce que j’écris à son propos. Il échappe à la compréhension, ne se laisse pas enfermer, c’est intimidant. Il nous traite avec tant d’égard que l’on ne peut l’affliger de nos approximations.

C’est un écrivain. Comment l’être plus ? On se le demande.

La bataille pour tenter de dire ce que c’est que vivre et ne jamais y parvenir et recommencer encore et encore ; de réussites insatisfaisantes en approximations qui pour quelques secondes nous donnent le sentiment de saisir le réel qui fuit déjà. Pas de repos, insupportable existence, sentiment d’être à côté, de ne jamais parvenir à atteindre un peu de paix, à saisir un sourire, la plénitude perdue. Rien ne comble le vide.

Quelques moments en compagnie des autres rassurent, mais échappent aussitôt ; vécus dans l’inconscience et coulés où l’on est plus, dans le passé qui s’éloigne fissa, nous distancie et l’on recommence à se prouver que l’on existe, avec l’impression tenace d’être à nouveau peu de choses, sous la menace de disparaître dans un moment, bientôt, de plus en plus prochainement. On s’active pour éloigner l’angoisse, mais quand on sait que là est la seule raison de notre agitation, de nos dérisoires œuvres, de nos vanités. On ne parvient plus à se détacher de la vérité et de l’horreur de vivre. On apprend à frayer avec le désespoir familier.

Était-ce cela le quotidien de Perros ? Est-ce cela le vécu de l’écrivain, le quêteur d’absolu (?), celui qui fait table rase des raisons illusions ? Est elle si affreuse la véritable lucidité ?

Oui sans doute et la solitude est sa maîtresse.

Cet aspect de la vie – n’est-ce qu’un aspect ?- rebute.

Les arpenteurs de l’humaine condition, débarrassés des faux semblants, compagnons de la terrible vérité, sont maudits et le monde préfère tourner sans eux.

Mais ces vivants là écrivent et vivent en littérature. Ce sont des goûteurs de vie comme nous tous. Ils aiment et ne sont pas des broyeurs de noir professionnels. Leur clairvoyance les anime, la vérité les éclaire. La profondeur de leur compréhension fait d’eux les témoins en première ligne du miracle de vivre et de la souffrance, n’occulte aucun des aspects de notre condition.

La comédie alentour les désole, les fait souffrir, ils usent leur vie, ils sont en éveil, et hurlent au loup dans un monde endormi. Mais ils aiment.

Perros se maintenait à l’endroit où l’illusion d’être important n’a pas de prise.  »Hors du monde », il acceptait le vide de la mer à sa fenêtre, et remplissait les jours du peu qui arrivait au bout de sa plume. Qui était beaucoup, pour ceux qui le lisent, quoiqu’il en dise.

C’était un homme fidèle. Au plus proche du monde dont il était issu. Né prématuré. Ils étaient deux, l’autre n’a pas vécu. Point. Raison suffisante pour rester à sa place, la plus juste, la plus nécessaire, en marge, hors de l’esbroufe. Tout à fait étranger à la représentation de soi, très peu sûr de sa légitimité. Mais il écrit. La contradiction est explosive.

Toutes choses étrangères à ceux qui refusent les croyances fallacieuses de la grande illusion. Vivre loin de la région où tous profèrent ce qu’ils sont, forgent à qui mieux mieux une identité de façade, courent à perdre haleine et passent finalement à côté de la vie.

Il écrivait à Brice Parain (Septembre 1962) :

«  Le plus beau poème du monde ne sera jamais que le pâle reflet de ce que l’on appelle la poésie, qui est une manière d’être, ou, dirait l’autre, d’habiter ; de s’habiter. Toutes les réactions des hommes relèvent de la poésie. Ça ne trompe pas. La poésie, c’est l’indifférence à tout ce qui manque de réalité. Si vous voulez, Kafka a vécu de cette manière. Le cordonnier du coin aussi. C’est le seul engagement qui vaille, parce qu’il englobe la souffrance. Un homme de cet ordre, je me demande s’il peut pleurer. Mais il peut empêcher les autres de le faire. Cette passion du réel, qui fait longer les précipices, ce goût exclusif, comment ne nous rendrait-il pas plus apte à comprendre autrui, et pas le comprendre comme ça, non, mais le remplacer, en quelque sorte, le relayer dans son poème interne, retrouver avec lui la source, nettoyer le lit de son eau vive, et remettre en branle la circulation originelle. C’est derrière les mots qu’il faut aller voir, les mots sont des repères qui peuvent nous tromper si on les manipule de travers. Il y a une charge de silence qu’il faut respecter, on ne peut pas comprendre tout de suite de quoi il s’agit, pourquoi ils s’agitent, et le poème écrit n’est jamais qu’un renseignement mieux ordonné. Un peu trop quelquefois. Un grand poète, c’est un monsieur qui une fois ne s’est pas trompé, a pris la voie royale de tous ses possibles. Tant pis pour lui s’il persévère, s’il croit tous ses possibles. Tant pis pour lui s’il persévère, s’il croit qu’il ne se trompera plus, s’il se sacre poète. Et voilà Valéry, dont les précipices se sont changés en trous de souris. Il est probable que nous sommes le poème de Dieu, fragments de langage unique. Il y a des moments de fulguration, qui éclairent nos murs, nos limites, qui nous laissent à penser que tout n’est pas absolument absurde, que le guignol a un bout de sens. La poésie comme je l’entends, c’ est le seul obstacle au suicide. Un homme qui se tue, trouve qu’il a vécu à côté, il n’y a pas moyen de se tuer en poésie, puisque c’est, comment dire, déjà fait. En fait la poésie s’est de considérer tous les hommes en poètes, comme s’ils étaient des poètes. Et y tenir. Aucune possibilité de déception. L’on devient presque malhonnête, on joue sur du velours, c’est à prendre ou à laisser. Il y a comme une interdiction de revenir en arrière, et la mort ne trouvera rien à se mettre sous la dent. On aura fait le boulot à sa place, profitant de l’occasion. Ces jours et ces nuits, ces bonheurs, cet ennui, ce mal au corps perpétuel. Il y a un mot qui disparaît presque totalement, c’est le mot « solitude », ce luxe du vocabulaire humain, que l’on hurle dans les oreilles de l’ autre. Quel tintamarre ! Moi je vais vous dire, j’ai envie d’être heureux. Un peu comme on dit bêtement que les clochards le sont. Heureux de rien, et incapables de lever le petit doigt pour figurer dans le spectacle. Mes coulisses, c’est le ciel, la mer, le vent, l’arbre, et qui m’aime me suive ! Je n’en démordrai pas, je n’en démordrai plus, c’est un pacte avec ce qui me paraît plus vrai que tout le reste, avec ce qui me rend à un langage plus modeste, plus fragile par rapport à celui des hommes de société, dont je comprends mal la nonchalance active. Je les trouve résignés, ce n’est pas paradoxal. Un peu rigolos aussi. Je sais maintenant qu’ils ne me feront plus jamais mal. Ils pourront m’emmerder, mais pas me convertir. C’est soulageant. »

Il faut bien comprendre, l’attitude de Perros qui quitte Paris, où, soi-disant, se jouent les destins des hommes ambitieux, voués à la gloire, pour serrer d’autres enjeux moins spectaculaires, et s’approcher d’une idée de la liberté, qu’il suppute dans ce retrait en Bretagne, sans être certain de ne pas s’enfermer dans une voie sans issue. Le doute est permis. L’ennui guette ; l’isolement, la solitude écrasante. Mais la littérature contrebalance, il trouve un équilibre, ou un déséquilibre propice, pour lire et écrire. Il découvre que la liberté est un leurre. Il écrit des notes, il ne retravaille pas ses textes, ne développe pas. Fomente des formes courtes qui s’enchâssent dans son quotidien sans enjoliver, sans comédie.

G. Perros sait qu’il n’y a pas de salut en littérature, qu’elle ne peut pas le détourner de la vie au quotidien. C’est dans le pas à pas, le jour le jour, que réside la vérité concrète, dans les limites de ce que nous sommes et non pas dans les affabulations, ou mythes, autour du succès, de la reconnaissance ou de la gloire. Quelle frugale élégance !

JE LE MANGERAIS.

J’ai vu un cardiologue, une fois n’est pas coutume. Histoire de savoir si les palpitations font musique vivante, si le rythme tient la route, si la pression est adaptée à la qualité de la tuyauterie. Il m’a fait me tourner et retourner sur la table d’examen, ma collé pastilles et sondes, enduit ma poitrine de vaseline tout en parlant sans interruption de théâtre. Une passion transmise il y a fort longtemps par un professeur de Français au collège.

Le théâtre il en fait en amateur, le théâtre c’est son évasion. Il fuit les cœurs vacillants et l’inquiétude de ses patients en nourrissant son palpitant d’émotions fortes et de rires à gorge déployée. Seule la comédie l’intéresse, la tragédie il en a soupé, elle s’invite chaque jour dans son cabinet.

Il me dit : Almodovar, non merci, le mélodrame, les larmes c’est pas possible pour moi. Pas dans le peu de temps libre qu’il me reste. Il parle tout en prenant note de mesures multiples de mon muscle et me dit de temps à autre, mais sans le faire : Revenons à vous… Puis repart dans des considérations sur la culture, les comédiens, Ionesco, Guitry, Bachelot, Molière et encore Molière. Je me demande s’il mourra d’une crise cardiaque en spectateur, à une représentation du malade imaginaire ? Je me demande s’il continuerait de parler machinalement s’il me trouvait une liaison grave, ou une valve défectueuse. Ou peut-être parle t-il autant pour reculer le moment de me dire que vraiment il ne comprend pas comment j’ai pu venir jusqu’à lui… L’imagination prolifère, le sujet s’y prête. Nous n’avons qu’un cœur. Si la pompe casse impossible d’étancher la voie d’eau, le bateau coulera. J’entends mon cœur battre. Jusque là je n’avais entendu ce bruit mouillé qu’à l’occasion des échographies des enfants. Bruit de succion de pompe artisanale, petit miracle improbable. Perfection éprouvée et viable semble t-il… Puis il me libère. Nous nous reverrons me dit-il. Tout va bien. Juste un petit truc à vérifier.

C’est très beau un cœur, une image au mur, photo dans un coin, couleur rubis, mouillé, formes organiques et tuyauteries alambiquées. Mon cœur et moi on est pote, on est très liés, intrinsèquement. Je le mangerais.

LE SOULIER DE SATIN (3)

Si cette lecture publique de Claudel se révèle avoir été un déclencheur, on ne s’en plaindra pas. Pour ma part c’est un fait et je veux continuer à dérouler ici son onde de choc. Je ne me plaindrai pas si ce soulier de satin est une façon de continuer à fantasmer le théâtre et comment l’on se débrouille des impasses et des horizons qui se présentent dans la situation actuelle.

L’aventure simplissime que nous avons vécu avec cette lecture a concrètement réuni treize comédiens, dans une situation d’apesanteur tout à fait dégagée de l’attraction terrestre habituelle. Je veux dire : de toute lourdeur due à la production, l’administration et autres carcans contractuels. Cela me réjouit grandement, cela approche d’une sorte d’utopie de faire coïncider quasi simultanément nos rêves et la réalité.

C’est en temps normal, impossible, tant les impératifs économiques font écran et complexifient la réalisation de nos fantasmes artistiques.

Nombre des acteurs présents le 1er juillet ont affaire avec les affres de la production subventionnée et avec le délitement des circuits de diffusion des spectacles. C’est un pensum, où les places sont chères, incertaines, non pérennes et gravement conditionnées à nos capacités d’animation. Et d’autres, comme moi, se sont dégagés de ces lourdeurs d’une façon ou d’une autre, ou en accédant à la retraite. Accéder à l’apesanteur nous est donc plus facile. C’est pour cela que je peux me permettre de glorifier une sorte de nouveau statut d’amateur de théâtre, pratiqué par des professionnels.

Ceux encore dans le circuit auront, quand l’activité reprendra, sans doute de plus en plus de travail et de moins en moins de temps pour de telles aventures libres de pesanteurs. On en est là.

C’est bizarrement une situation très Claudélienne ! Une tension violente entre la cruelle réalité des corps et du désir contraint et une sainteté d’ombre ou d’ange gardien, hors de l’attraction terrestre ! Une tension d’urgence.

Que faire de ça, telle est la question.

Ne dit-on pas qu’un problème bien posé contient sa réponse. Si tel est le cas, nous devrions pouvoir dégager ici ou là des solutions pour prolonger le petit miracle du 1er juillet…

La liberté que nous avons éprouvée est précieuse, rare. Elle est advenue grâce au coup de dé audacieux de Cécile, et j’imagine qu’elle a du avoir une sacrée boule au ventre quand elle a pensé ça. Quelle émotion ! Je la ressens à mon tour maintenant. C’est un coup de pied dans l’ordre établi, c’est hors du cadre et signe qui ne trompe pas c’est ultra simple comme idée. Il faut garder ça, cette qualité là.

Je prolonge… Je viens de voir le doc INA sur Claudel où j’apprends qu’à l’origine de sa conversion est le choc de la lecture des Illuminations de Rimbaud… Tiens tiens… J’ai entendu parler de Giono, aussi… Super ! Ne reste qu’a tirer le fil… Non ?

Bien sûr on peut relire le soulier, mais je suis tout à fait d’accord avec Laurent. R quand il disait l’autre soir qu’il faudrait continuer dans l’audace en faisant autre chose. Je suppose que je ne suis pas le seul à avoir ces pensées. J’avais envie de les partager.

Confraternellement Hubert.

LE SOULIER DE SATIN (2)

Cette bande de comédiens l’autre soir avec le soulier de Satin en main, un pantalon, une robe, une chemise, une jupe, un chapeau, autant dire en slip, avaient l ‘air de s’être échappés en urgence d’un théâtre, sans le temps d’emporter un costume, un accessoire, ni rien.

Ils semblaient nus, démunis, débarrassés des artifices habituels, abandonnés par les institutions tutélaires, avec leur seul désir. Rescapés des fermetures, contrits de ne plus jouer.

Sans mot dire ils ont dressé une table qui traînait là, en ont fait un trône, une tour, une cabane, une forteresse. D’un rosier ils ont fait une charmille, d’un banc de bois un joug.

Sans mot dire, nu-pied dans l’herbe ils poursuivent leur œuvre, profèrent les versets du poète. Aussitôt dits, aussitôt emportés dans le vent et mêlés aux sons profanes des rocades.

Les comédiens travaillent avec l’éphémère des choses et ne s’en formalisent pas. Leur art, ils le savent, comme un sillage, se referme derrière eux. A peine osent-ils penser qu’il essaime mystérieusement dans les âmes, les graines d’une poésie dont ils raffolent et cultivent pour eux même, pour ne pas étouffer dans le monde insensé.

Les comédiens font depuis longtemps avec des bouts de ficelle, partout dans le monde, ils savent vivre sur les ruines et les réanimer.

Ils avaient déjà mis en voix ce soulier de satin en quarante trois, sous la férule de Jean Louis Barrault, alors qu’une autre peste faisait courber l’échine de toute l’Europe. Déjà ces mots, ces ondes montaient au ciel alors que la peste nazi occupait Paris, déjà les acteurs usaient de leur voix, déjà la poésie, celle de Claudel, se dressait, résistait, certaine de triompher.

Il n’y a pas à leurs yeux un monde d’avant ou d’après la peste. Il n’y en a qu’un, c’est celui du courage qui connaît la défaite et la désespérance, mais ne plie pas. Un monde de la lutte concrète et quotidienne. Le triomphe, la victoire n’est jamais pérenne. Elle s’étiole comme les fleurs et la lutte doit reprendre, c’est vital, tout le temps, on le sait tous. La poésie et la beauté ne durent que le temps que dure une voix lancée au ciel.

Le soulier de satin.

Nous avons lu cinq heures durant le soulier de satin de P.Claudel à une petite vingtaine de spectateurs, dans un jardin en ville, sous un ciel satin-gris.

Spontanément une douzaine de comédiens ont accepté de relever le défi.

Défi modeste et ambitieux à la fois, tant on ne sait pas si c’est l’œuvre du poète qui nous porte ou le contraire.

Cette bande d’acteurs, c’est une famille. La fraternité fait sa place facilement entre gens du métier.

Nous avons des raisons fortes de nous réunir et de nous épauler qui font loi. L’une d’elle est le respect que nous nous portons.

Porter en offrande la littérature, la profondeur ou le divertissement, c’est une tâche sacrée dans la communauté des hommes. Nous le savons bien nous qui nous y employons depuis fort longtemps pour la plupart d’entre nous.

Si l’on a compris qu’il était présomptueux de mettre l’humain au sommet de la pyramide du vivant, (oui l’humain a démérité et les glorificateurs de l’espèce la plus cruelle de toute, s’ils ne se sont pas encore tu, devraient le faire vite.) il apparaît clairement que ce qui nous distingue le mieux des animaux, c’est notre énorme appétence à nous raconter des histoires. Nous sommes des affabulateurs, des mythologues ! Et l’autre bande en face de nous, l’autre soir, celle des spectateurs, frères et sœurs aussi, communauté adepte de la parle et des légendes fameuses, pareil.

Ce soulier de satin il faut le reconnaître nous allait à tous fort bien. On a cru un instant que la pointure serait un peu grande, mais non, nous y étions à l’aise comme dans des bottes de sept lieues !

Dans ce jardin au milieu d’autres jardins ont résonné des voix fortes, les voisins tendaient l’oreille sans comprendre ce qu’ils entendaient… Comment se parlent-il ceux là ? Quelle noble engueulade ! Langage soutenu et tout le toutim ! Puis ils ont compris vite, des gens jouent dehors, lancent des mots dans le ciel et d’autres les attrapent, un jeu de balle comme un autre, ce n’est pas désagréable d’entendre cette belle langue française, ces longues phrases jusqu’au bout du souffle. La parlote des humains. Et ce jusqu’au soir, jusqu’aux dernières lueurs et ce moment où le soleil teinte de jaune les cimes des plus grands arbres. Et puis encore un peu plus tard encore, jusqu’à la nuit. Un fond de mots jetés en l’air dans le silence et la somnolence des enfants.

S’il est vrai que nous oscillons sans cesse entre un sentiment intérieur de pauvreté ou de richesse, je dirais que c’est œuvre de riche que nous avons fait l’autre soir. Il y avait de la somptuosité dans cette affaire. Cela donne envie de donner des coups de pieds dans les portes que nous avons devant nous, pour les ouvrir. On peut aussi entrer sans fracas.

Je veux dire que c’est ainsi chaque fois que le désir revient, je ne connais rien de plus précieux. Voilà une richesse abordable et partageable.

Merci à tous.

ELLE.

01 05 2020

Elle a des atours trompeurs.

Elle semble lointaine ou trop proche.

Elle pointe son nez maquillé, on ne la reconnaît pas tout de suite. On lui donne des noms d’oiseaux : angoisse, peur, inquiétude, perte de repères, pensées noires et contradictoires.

Le malaise est pénible, peu à peu insupportable, comme un deuil. On voudrait qu’il cesse mais on ne sait dire ce qu’il est et que faire…

On ne sait pas prononcer son nom. On ne nous a pas appris. Ce n’est pas dans notre culture. On ne l’a jamais apprivoisée. Nous l’ignorons, c’est une habitude.

De temps en temps quelques poètes, artistes, humanistes, religieux nous attrapent au détour d’un raisonnement ou d’une œuvre, ils prononcent son nom, ils disent : c’est la mort.

Soudainement elle claque des mains, comme la maîtresse à la fin de la récréation, elle frappe plusieurs fois, juste à notre oreille. C’est la surprise, c’est trop proche, cela fait mal.

Elle nous arrache au songe.

On dit dans d’autres cultures qu’elle est présente derrière nous, au- dessus de notre épaule. En permanence.

Nous l’avions oubliée celle-là, elle s’agite, on la remarque, elle s’immisce. On voudrait l’oublier encore, on ne veut pas la regarder en face. La mort, la mort, la mort.

Puis on se dit qu’elle n’est peut-être pas si indigne de notre attention. Elle a de la bienveillance, elle éclaire notre chemin. Sans elle rien ne serait précieux, l’instant se fondrait dans l’immensité du temps. Tout reviendrait à l’informe, à l’imprononcé. Avant le verbe. Avant la conscience, avant la vie.

On ne lui claque plus la porte au nez, on lui laisse un interstice, un filet de lumière entre avec elle dans la pièce où l’on s’éveille, nous nous habituons à sa lueur.

Les bruits de la maison entrent avec elle et elle anime l’espace ; une forme se dessine sur le mur de pierre, un visage, un portrait peint par les ombres, les creux et les bosses du calcaire, un peu de salpêtre lui fait une barbe légère. Un insecte sur le dos au pied de la fenêtre. Une odeur de nuit sous les draps, le froid du petit matin gagne et les horribles yeux globuleux que font les nœuds des planches du plafond, familiers et menaçant.

Habitude enfantine de chercher les spectres que les ombres dessinent dans les nuages ou les feuilles des arbres. Présence du mystère, de l’invisible qui se montre à peine, qui pose nos vies délicates en équilibre instable sur un fil au dessus du cosmos, de l’infini, de l’indicible, de la mort. Elle encore, que l’on apprend à reconnaître, on a désormais le temps pour ça.

Fini la lâcheté qui faisait de nos vies une fuite, une inconscience, une mort anticipée.

LE PHARE. 28 04 2020.

Plongé dans un livre, un bricolage, une somnolence, une distraction imbécile, il émergeait en mettant le nez dehors et le monde lui tombait dessus. C’était chaque fois une surprise, une stupéfaction, un mystère qui se rappelait à lui, comme si s’ouvrait une porte sur d’autres portes. Comme si quelque chose à découvrir, une résolution imminente se dérobait. Une poignée de sable. Habiter la campagne c’était frôler sans cesse ce qui se dérobe.

Il regardait passer les nuages, debout dans l’herbe mouillée.

Retrouvait une connivence oubliée avec les superbes formations en voyage ; vent dans les pins et les chênes qui s’égouttaient de la dernière averse.

Impression de saluer des amis de passage, des instants qui filaient et se renouvelaient. Source inépuisable à laquelle il puisait trop parcimonieusement. Homme de peu de foi leurré par les distractions de ce monde, miroir aux alouettes qu’il s’en voulait de ne pas avoir encore totalement abandonné, pour se consacrer entièrement à la contemplation, jusqu’à devenir lui même un nuage. Ce qui au fond était son seul véritable désir.

-Il est temps de revenir à l’écriture, au regard se disait-il et de laisser tomber mes pitreries.

Oui, debout dans l’herbe, mains dans ses poches, arqué, tête levée, en salutation secrète à la grandeur des météores, encombré par tant de signes manifestés, sonores surtout. Les oiseaux à tue-tête, le chant du tamis des aiguilles des pins, soufflerie puissante ; l’air venait de si loin et repartait plus loin encore.

La bourrasque, avant d’arriver là, avait levé l’océan, semé le chaos liquide, renversé les futaies après les crêtes et elle poursuivait, à la course, à la découverte d’autres paysages plus lointains, toujours plus lointains ; elle traversait le pays d’un seul élan indifférent.

Debout dans l’air furieux, il saluait dans un sourire le voyageur pressé.

Il s’imaginait observer sa propre silhouette du haut du sapin proche.

Il pensait : –Comme je lui ressemble. Je le vois tel que je le voyais enfant, quand il sortait pour échapper à nos cris, pour faire quelques pas dans l’herbe courte devant la maison. Le visage offert à la lumière, à l’air vif. Mon père.

Même suspension, prière immobile, même voussure du dos et épaules rentrées, même jambes trop longues un tantinet fléchies. Il pactisait, par le coup ressenti au plexus, avec la sensation de tant de beauté. Instant bref, puis il retournait, repoussé par des trombes, épais rideau liquide accompagné d’un froid saisissant. Comme moi maintenant.

Les grands nuages aveuglants, plomb noir, mercure effrayant, gris d’argent, n’en finissaient pas de monter vers lui et passaient au pas de charge, prenaient à peine le temps de lâcher leurs averses.

Le temps confiné s’élançait à leur suite et fuyait.

Il avait plu toute la nuit.

La symphonie des eaux harmonisait l’insomnie. Le coude en zinc de la gouttière faisait un tambour à la peau détendue. Vibration continue de basson.

Plus en avant, c’était les sons mouillés de lavandières frappant sauvagement le linge dans l’eau d’un lavoir bouillonnant ; cataractes, gargouillis, vitres dégoulinantes. On devinait leurs bavardages et leurs médisances, leurs murmures ponctués de flics flocs et de petits rythmes endiablés. De loin en loin des rafales puissantes imposaient un silence de quelques secondes et l’orchestre reprenait.

Son refuge, une grange au milieu d’une large clairière, c’ était un phare inversé. Il recevait la lumière tournante et les caprices du temps. Transpercé de larges fenêtres et de baies vitrées, la clarté, lune ou soleil, se déplaçait d’heure en heure et prenait ses aises. La nature entrait chez elle et donnait le tournis.

Il lui semblait que le monde venait déposer quotidiennement son lot d’offrandes de merveilles. Révolution complète du cosmos alentour. Sa conscience était la lampe Fresnel où le centre du monde se concentrait.

VENT MAUVAIS

La glycine commence doucement à éclore ses fleurs pâles. Ce n’est ce matin qu’un tulle légèrement bleuté posé sur son volume en éventail . Demain le mauve franc sortira par grappes.

Le vent de noroît fait fumer les pollens à la cime des pins ; nuages de souffre lancés au hasard.

Sur la table dehors, le velouté jaune a été nettoyé par les roulades de la chatte, que je brossais énergiquement pour lancer des pincées de ses poils au vent, sachant que les oiseaux, fraîchement arrivés avec le printemps, sauront s’en saisir pour tapisser leur chez-soi.

Je préfère trouver ses poils au fond de leurs nids plutôt qu’au fond du mien.

Le chiendent déjà envahissant, se régale de ce beau temps et fait son demi- centimètre chaque jour. Approche le temps du bourdonnement des tondeuses et de l’odeur d’herbe coupée.

Ce printemps qui d’emblée semble avoir acquis le vocable fourre-tout d »’historique » , fait un décor ironique à l’heure où des gens comme vous et moi meurent par centaines tous les jours.

Mais nom de dieu c’est triste de mourir au printemps tu sais.

L’indifférence de la nature à notre endroit, qui, dans un même mouvement, fait son œuvre de vie et de mort, n’a jamais rendu les hommes moins présomptueux. J’imagine que chaque printemps a servi de toile de fond à maintes tragédies, comme la nuit dans les jungles, les brousses et les villes.

Je ne peux m’empêcher de penser que ce fléau a plus de sens cachés que la frénésie obtuse qui le précédait.

Si cette folie devait reprendre de plus belle après le passage de ce vent mauvais, j’ai bien peur que la désespérance trouve là un terreau fertile où se nourrir.