Balades (1à7) Cycle 2.

Promenade 1

En Italie.

Balade, promenade au milieu de la fourmilière humaine, après avoir laissé sa voiture dans un océan d’autres voitures, en rang d’oignons sur des kilomètres. Au milieu des boutiques nauséeuses, des valises en laisse, des empilements de sodas et de sandwichs, des tableaux lumineux où s’affichent destinations, horaires, gates, check in, free tax, pubs aguicheuses et autres poèmes. Promenade en atmosphère pressurisée, plongée en brouhaha massif.

Ainsi va la vie de ce siècle et des peuples qui se déplacent en masse pour se photographier devant les traces que notre civilisation a laissé en héritage.

Ville médiévale de Bologne, ville renaissance de Florence.

Nos traces à nous, celles du siècle en cours on ne s’en soucie pas, elles sont d’une autre nature, virtuelles et radioactives.

Promenade dans le cycle des civilisations.

Le génie créateur est réservé à quelques générations et à quelques autres le génie destructeur. C’est de ce cycle là que nous sommes les témoins. Celui de la décadence, de la finitude, de l’effacement.

Nous regardons le flamboyant cycle de la renaissance Italienne avec en tête des prophéties d’apocalypse à moyenne échéance.

Il ne faut pas moins de génie pour détruire une édification si grandiose, tout en croyant pousser le progrès, l’accomplissement humain, au plus haut point.

Le progrès, cette illusion claudicante.

Comment s’en défier si nous en sommes les bénéficiaires heureux.

Ici, dans la belle Italie, la destruction prend une autre tournure. Les œuvres ne sont pas matériellement détruites, mais on leur retire leur âme. Elles sont transmutées en images mortes. Offertes en pâture aux foules de touristes, elles étouffent et ressemblent à des fétiches dont on ne sait plus ce qu’ils représentent.

Quel sens peut avoir la contemplation des traces du passé quand on a plus d’avenir ?

Promenade 2

Je m’enfonce dans les bois. L’océan gronde au dessus des futaies secouées par un vent solide et chaud. Je retrouve les poumons formidables de ma presqu’île.

Je m’y lave des atmosphères confinées, du vacarme et des foules hagardes. J’y trimballe ma tristesse. Je tente de me résoudre à accepter d’avoir à rendre compte de mes balades, un peu désespérantes, dans le vif de la vie de ce siècle.

Les arbustes chargés d’eau me trempent. Je cherche les fruits que fait l’humus détrempé par les dernières pluies. J’ai dans ma poche un couteau et un sac.

La nature ne compte pas. Les cèpes m’apparaissent comme des offrandes. Sous les chênes complices ils règnent, fondus dans les ocres du sol couvert de feuilles mortes et de fougères desséchées. Plantés à découvert dans une aire dégagée, ils ont l’air de s’offrir. D’autres à l’abri des regards, sous d’épais buissons, se vouent aux limaces et à la pourriture.

Bientôt mon sac est plein. Je rentre et retrouve au fond de moi l’impatience et la fierté de montrer ma cueillette. Enfant je courais.

Suit la préparation. Rituel familier. Pensées inévitables pour ma mère. Hommage silencieux, gratitude fervente. Debout dans la cuisine.

Frotter les queues, passer une éponge à peine humide sur les têtes, couper soigneusement en tranches fines et jeter dans la poêle brûlante. Toutes choses apprises d’elle. La paix régnait.

La maison s’emplit de cette odeur qui véritablement dans ma mémoire marque l’entrée dans l’automne et cajole le chasseur cueilleur qui sommeille et l’enfant excité qui courait les bois en chantonnant, auquel les parents intimaient l’ordre de se taire.

Il ne fallait pas laisser de trace, il ne fallait pas se faire entendre, ne pas dévoiler ses coins. La cueillette était un secret et aux voisins qui demandaient : Alors, les champignons, vous en trouvez ? Nous hochions négativement la tête avec une moue dubitative et au fond du ventre le pincement du mensonge. Le seul autorisé dans la famille.

Deux réalités se télescopent. J’ai encore en moi la fatigue du citadin, la sorte de blindage que l’on endosse inconsciemment dans la frénésie de la ville, dans le piétinement des rues, la tension des transports, la sollicitation permanente de l’œil et le bruit écrasant.

Au dessus des arbres le vent libre et la lumière, l’odeur du sous bois, les ombres, le chant des branches agitées et le marcheur qui renoue.

Promenade 3

Une petite voix vient parfois me dire que mes balades sont assez insignifiantes, qu’il s’agirait peut être de trouver un objet d’écriture plus consistant, qu’on ne fait pas d’œuvre avec les vies heureuses, que les quêtes un peu New-age ont fait leur temps. Toute une guirlande de raisons qui entrent en moi par effraction, dont je me demande d’où elles viennent. Comme des bulles qui passent et disparaissent.

Je pense au ton des radios que j’écoute, qui traitent des grandes affaires du monde, du sérieux du monde, du tragique du monde, ton qui entre en collision avec mon flegme apparent.

L’image du cancre qui rêvasse en regardant la cour immobile par la fenêtre de sa classe… S’il ne se fait pas taper sur les doigts, la culpabilité – fort bien enseignée – le fera s’arracher de lui même à sa rêverie et revenir coupable au cours de technologie ou de mathématiques.

Au fond les promenades, contrairement aux apparences, sont un gigantesque effort pour qui veut se libérer de ces raisons imbéciles qui flottent dans l’air et nous tirent vers le courant général, vers le ton inquiet des sociétés ; nous enferment dans l’apnée haute d’une mission de la plus haute importance, d’une responsabilité écrasante de chacun face au réchauffement, face aux injustices, d’une indignation sincère contre je ne sais quel pantin contre qui tout le monde vitupère. Le chœur des indignés. Non pas contre, mais à côté de ce tumulte, auquel je continue de prêter une oreille attentive, je pose calmement ces promenades inquiètes aussi, et veux éloigner ces voix pour laisser la place à d’autres. Elles naissent dans le silence d’ici et n’auraient peut être jamais été entendues sans lui.

La musique intérieure, les voix dedans, sur la partition rythmée de mon pas sur le chemin blanc où j’espère trouver quelques choses à écrire.

Plutôt marcher seul sur les chemins sans histoire qu’étouffer avec les histoires du courant principal.

Promenade 4

Balade au milieu des âmes des autres.

C’est un bain chaleureux quand on s’enlève à sa solitude.

Invitation chez la K, retour en ville pour un déjeuner dominical avec les amis.

De ceux qui attendent beaucoup de vous, on le sent, je ne sais comment. La joie des retrouvailles n’est pas feinte, elle vibre fort. Comme un marin dans la pétole qui sent à nouveau sur ses joues le vent revenir.

Notre hôte se fait une haute idée de ce qu’est un bon repas. C’est le socle de l’échange.

L’amitié vaut son pesant d’or, les enjeux sont là, on y échappe pas, on veut donner le meilleur de soi.

La terrasse et le jardin sont gorgés de soleil.

Dans le flot des discussions, on jongle avec son désir de se raconter et l’exigence d’écouter aussi. On fait attention à ne pas trop se caricaturer soi même, à ne pas prendre trop à la légère ce que sont, ce que disent les amis. Encore une chose apprise avec l’âge. Une sorte d’affinage de l’être.

Je discerne nettement ce que nous donne la maturité.

La vie sociale, ce n’est pas une mince affaire. On s’en débrouille et ce ne sont pas ceux qui brillent ou fanfaronnent le plus qui sont les moins apeurés par l’altérité.

J’ai choisi avec le théâtre un métier à l’opposé de ma difficulté. Une façon d’aller vers sa peur qui m’étonne moi même.

L’ art du théâtre : l’art de la réparation par excellence.

La jeunesse, la vie, nous lancent sur la piste, nous propulse. Un courage inconscient s’éveille et travaille à nous réparer. L’enfance a fait son œuvre miraculeuse et aussi de destruction.

La confiance en soi abîmée, la tendance à s’auto-dénigrer, toutes caractéristiques psychologiques assez bien partagées, qu’il convient de secouer comme un serpent laisse sa mue sous la tuile d’un toit.

De ce travail naît l’arrogance, l’égocentrisme, le jugement d’autrui, la misanthropie. Pour rééquilibrer la balance d’un moi malmené, pour regagner l’estime de soi, nos psychologies mettent en place ces armes redoutables. Ce combat fait des dommages collatéraux, dans les couples, les amitiés, les relations sociales… filiales.

Le temps, l’âge, le libre arbitre, l’art, l’amitié, bricolent, réparent, apaisent.

Promenade 5

Dans le monde des idées, je me balade dans les textes qui racontent une nouvelle forme de féminisme vivante. Une forme qui s’affranchit de l’affrontement homme femme.

Les livres de Mona Cholet (Sorcières)et Jean Philippe de Tonnac (Le cercle des guérisseuses) et bien d’autres, dessinent les contours d’une  »renaissance féminine ».

Renaissance bienvenue en ces temps où retrouver la terre mère devient une nécessité absolue.

Troublant de voir que l’éveil féminin prend tout son sens dans la crise actuelle et s’impose comme un questionnement salutaire de notre rapport au monde. Les femmes réprimées par la chrétienté portent en elles des pouvoirs immenses, notamment de guérison, et la crise de notre civilisation ne peut plus se passer de leur puissance. Elles annoncent la fin de l’omnipotence de l’intelligence cognitive, au profit d’une intelligence plus spirituelle, intuitive, animale.

Troublant aussi d’apprendre, que non loin de ne faire que massacrer les autochtones d’Amérique au 17ème siècle, les Européens entendaient tout à fait les critiques que leurs faisaient les très intelligents amérindiens dans les discussions qui ont eu lieu entre eux à une grande échelle.

Kandiarok, une sorte de Socrate amérindien, battait en brèche les valeurs occidentales et ses arguments ouvraient des perspectives d’un puissant intérêt pour les intellectuels Européens.

Si bien que nombre d’idées nouvelles des lumières ont été influencées par les rapports nombreux, que faisaient les jésuites, de leurs dialogues avec les autochtones.

Rousseau, Montesquieu, précurseurs de la révolution Française, n’ignoraient pas ces idées.

Les européens massacraient les autochtones tout en étant conscients de la valeurs de leurs ennemis… Fondamentalement remis en question par la rencontre de ces peuples fort sages, ils préféraient les attaquer que se confronter à leurs propre médiocrité. Cela n’a pas empêché la révolution Française. Les idées travaillent sous terre et le télescopage intellectuel des civilisations a eu son onde de choc.

Imaginons ce qu’il en aurait été si la découverte de l’Amérique n’avait pas été faite par les hommes seuls ? Qu’en aurait il été si les femmes et leur vision du monde avaient été là, avec les hommes, apportant leur point de vue ?

L’évolution d’une partie sans sa moitié, cela fait une excroissance malheureuse.

Le masculin sans le féminin c’est une construction civilisationnelle incomplète. C’est où nous en sommes et nous marchons à cloche pied. Nous sommes sur le point de nous entraver par cela même que nous avons créé.

Ces ballades ne sont pas innocentes.

Les perspectives d’un avenir fermé induisent un intérêt pour toutes ces valeurs déjà là depuis longtemps, mais délaissées, qui organisaient un rapport au monde plus respectueux, plus en accord avec la vie, plus féminin…

Promenade 6

A la sortie du port l’espace immense vous assaille. On entre dans son royaume, nous faisons figure de cosmonautes. C’est sur la toile d’un large vide à trois dimensions que tout est dessiné, que tout agit, que les géants hurlent, tonnent, s’effondrent, galopent, giflent, soulèvent, aspirent, crachent.

L’homme au centre du monde et le monde au centre de l’univers et de l’inconnu, jubilent. La force des météores est un ressenti jouissif, comme si de savoir enfin avec certitude que l’on est peu de chose était au final plus apaisant qu’inquiétant.

Sur la scène vide de ce théâtre tous les drames anciens et les conquêtes sont contenus dans la brise tiède.

La coque légère glisse sur une eau tour à tour verte ou ocre. Le clapot donne le tempo rapide du galop, les premières notes d’une musique qui ne cessera plus. Les îles nous protègent du grand large. Elles sont deux traits épais de fusain sur l’horizon. Entre elles, l’entonnoir, par où nous serons aspiré au large.

Sur Oléron une cathédrale, que dis-je, vingt cathédrales de cumulonimbus, fomentent avec le soleil d’est une symphonie lumineuse.

Sous les fesses le bateau accélère et la danse commence, souple, ample, le corps entier est traversé par les mouvements du voilier. Lui même nourri de la force du vent et des lois d’Archimède, vit sa vie de bateau. Il danse et cette fois ci c’est léger, léger, léger. Dansons.

On le sait sans le savoir que les vents viennent de très loin et portent des pensées lointaines de contrées inconnues. Nous mêmes sommes ainsi, non ?.

Le voyage nous invite, les contingences terriennes coulent vers les fonds marins, trépassent comme des épaves. On entre peu à peu dans un autre monde, celui des gens de mer. Je renoue avec cette ancienne inclination pour la rêverie maritime. La promenade radicale, presque un envol, qui nous arrache à cet univers, comme le fait un sommeil habité de songes.

Promenade 7

Je marche à petits pas sur le chemin blanc. Le temps est à la pluie encore. Le ciel lourd d’océan retourné. Les arbres dégoulinent, les branches ploient, gorgées d’eau. Comme dans les films les jours d’enterrement.

Le désir s’affûte avec l’éloignement. Je veux dire qu’il grandit, se purifie. Puis il s’efface une fois satisfait. C’est la K qui m’écrivait cela il y a peu. L’âme et le désir sont parents.

Je marche à petit pas pour dire une pensée qui me travaille depuis la mort de François. Toujours ce dilemme philosophique autour de la séparation de l’âme et du corps.

Parfois je revendique haut et fort qu’ils sont indissociables et d’autres fois l’expérience me prouve que l’esprit vole de ses propres ailes.

Il vagabonde libre de corps.

Comme si l’âme d’un mort nous apparaissait tout à coup plus nettement. De même, l’âme d’une œuvre se libère avec la mort de l’artiste. Son œuvre devient accessible. Plus d’obstacle.

Le corps, ses contingences, son caractère, la difficulté, le poids qu’il représente, tout ce qu’il porte, sa souffrance, son mal, ses limites, font obstacle.

Les sangliers on fouaillé le long du chemin, traces fraîches. La terre montre sa chair noir et luisante. Cicatrices profondes que la pluie avec patience, goutte à goutte, lave, alourdie, aplanie.

Le désir, l’âme, se satisfont de l’éloignement… On aime mieux l’œuvre du poète quand il a disparu. C’est tout ce qu’il reste, c’est impalpable, c’est de l’esprit infusé dans la matière, dans l’outil de l’art.

On voit mieux la grandeur de François quand disparaît cette épaisseur de la vie qui nous dissociait parfois de lui, nous mettait à distance. Lui même prenait de la distance.

Jamais nous n’avions mieux vu combien il était généreux, fougueux, vivant, soignant, aidant, amoureux, simple, ouvert et triste au fond, peut être, sans doute ?

La souffrance de la perte rapproche des gens qui s’étaient oubliés. Des choses se disent qui ne se seraient jamais dites. L’amour fait son trou librement et advient ce que l’on rêverait pour tous les jours. Si c’est ainsi, alors peut-être que débarrassés de nos corps pouvons nous accéder à une autre vie ?

Nous sommes prompt à débusquer les manquements des autres, leurs faiblesses. Quand on connaît un artiste, la vision subjective, le contexte de l’époque, les a priori d’une culture ou d’une autre, les jugements , les multiples contingence de nos psychologies entachent son âme, autrement dit son œuvre. La mort nous libère. On aime enfin.

Au bout du chemin, à l’endroit où il est tombé, on lève la tête vers le ciel pour voir ce qu’il a vu à la fin. Une large trouée dans les futaies ouvre vers un bout de ciel bleu, flouté par le battement léger d’un tremble.

François. Le bout du chemin.

Me 23 10 19

Il s’est levé le matin. Comme nous tous chaque matin. Il portait le poids des années, vivait avec cette fatigue qu’il ne connaissait pas avant.

Il est sorti dans la campagne. Il a mis des bottes, a marché dans l’herbe grasse. Levé le nez vers le ciel menaçant, mais ça ne l’inquiétait pas. Les bons vivants, les sensuels ne redoutent pas les averses, ils épousent la vie sous tous ses aspects.

Les jours d’avant il avait beaucoup plu, il attendait l’éclaircie depuis trois jours. Il a approché le tracteur du bois avec l’intention d’en charger quelques brassées pour la cheminée. Couper quelques bûches et du même coup nettoyer les bords de la rivière.

Il avait eu des alertes ces derniers temps, des coups de pompe soudain. Il ne s’est jamais beaucoup ménagé. Il n’avait aucune intention de cesser ses activités, de se reposer, d’accuser le coup. Il allait au bout des choses, tirait jusqu’à la rupture, continuait d’exercer sa grande force de travail. Il ne manquait pas d’imprudence. Pas le genre à s’aliter.

Ceux de cette espèce meurent debout.

La tronçonneuse c’est un effort conséquent, il faut être concentré, il le savait. Il savait travailler, c’est lui qui m’a appris, il ne faisait pas n’importe quoi, mais un malaise a du le surprendre, le foudroyer, et la machine a fait son œuvre. C’est une mort qui lui ressemble au fond. Je veux donner du sens à cet accident absurde. La mort accidentelle est une énormité. Elle fait effraction d’une façon tellement radicale qu’elle nous surprend tous et lui le premier sans doute. La radicalité de François se tient là, aussi. N’est ce pas ? Que sais je ? Comment raconter l’atrocité pour qu’elle perde de sa force destructrice ?

Un événement a eu lieu, dans l’indifférence de la nature, la machine a calé, un silence de mort s’est installé, la pluie a recommencé sa musique paisible.

Il est tombé dans le bois et a donné tout son sang à l’humus et à la terre détrempée.

Nous sommes sous le choc. L’événement fait écran, nous ne voyons que ça. Plus tard il sera temps de raconter l’artiste qu’il était. L’homme d’exigence. L’homme de théâtre, le rêveur professionnel, le militant, l’amoureux des mots, l’amoureux tout court.

Ve 25 10 19

François est plus présent mort que vif. Mais non, ce n’est pas ça. C’est la mémoire qui distille sa force, ou c’est moi qui suis plus vivant au contact de sa disparition. La mémoire diffuse dans mon sang ses vertus.

Il faut battre en brèche l’oubli qui creuse son sillon pendant la vie même. C’est le moment.

Le souvenir de François c’est d’abord sa présence, que je reconsidère à la lumière de sa mort.

En regardant les photos de lui, on voit bien qu’il ne jouait rien, n’était apprêté en rien. Pas de soucis avec une image extérieure de lui même, simplement là. Il ne se protégeait pas des autres, il se donnait ou provoquait gentiment. Il écoutait vraiment et avec lui on finissait par faire attention à ce qu’on disait.

Au fond c’est lui qui m’a appris que les mots n’étaient pas innocents, qu’il fallait se méfier du langage, qu’il contenait des chausses trappes.

Par ses provocations il débusquait les doubles sens et dévoilait ce que l’on cachait sans forcément le vouloir. Il n’aimait pas beaucoup le sérieux des beaux parleurs, il les percutait avec une belle grossièreté au besoin ; ou relevait les contradictions. Il n’était pas méchant, il était vrai. Il n’aimait pas le cinéma que l’on se fait dans la vie sociale. Il voyait très bien quand on la ramenait pour se faire valoir. Il ne vous loupait pas ! Les égocentriques il les désarmait vite d’un rire tonitruant.

Sa conscience a éduqué la nôtre. Il ne lui échappait pas que chaque geste artistique avait une portée politique. Et quand on pense à son travail fait autour de la poésie contemporaine, on comprend l’idée qu’il se faisait de la place de l’art dans la société. Mettre la poésie, une poésie sans frontières, au centre de son action est on ne peut plus radical et signifiant.

Il n’étayait pas ses choix de grands discours, il faisait seulement entendre les poètes. Efficace et juste.

Je me souviens d’un dimanche matin il y a trente ans, où nous arrivions à Paris pour jouer le Fétichiste de Tournier. Nous avions du temps à perdre et j’ai voulu faire le grand axe le Louvre, la Défense. Nous étions en camion, le trafic du théâtre des Tafurs dans un Paris désert. Nous remontions les champs Élysées. Il a mis le requiem de Mozart, à fond !! On parlait du Rastignac de Balzac, le provincial qui vient à la conquête de Paris. Il voyait les choses sentimentales en grand. C’était jouissif. Il ouvrait les portes de l’émotion sans peur. C’est ça la joie de François.

Promenades (1 à 18)

Ve 30 08 19

Promenade 1

(8h)

Nietzsche se disait expert en promenade. C’est un art qui doit autant aux  »esprits de la nature » qu’à l’âme du quidam.

S’il est vrai que nous sommes partie intégrante de ce monde, notre âme délivrée de la rationalité est la part humaine la plus propre à se lier au  »je ne sais quoi » qui perce dans le silence, sous la voûte du ciel ou l’ombre de la forêt.

J’entends donc, par cet expertise dont se vante Nietzsche, que c’est bien son âme qu’il emmenait en promenade.

Les nuages prennent du volume avec la lumière oblique du levant. Le dessous de l’un d’eux, gris plomb, dessine un bas de dos de femme : Le creux de la colonne vertébrale, la rigole courbe qu’il fait jusqu’à la naissance des reins. Mon imagination complète le croquis.

Au détour du bois plus aucun obstacle ne me cache le ciel et je sais aussitôt ce qu’il en sera de la journée.

Sur l’océan, à une dizaine de kilomètres, le ciel est parfaitement bleu. Les beaux nuages auront disparu avant la fin de ma promenade.

Je trouve deux grandes plumes noires et grises sur le chemin, au même endroit qu’hier…

Mes pas éprouvent l’élasticité d’une herbe rase et jaune qui recouvre le chemin. De temps à autre, au creux de petits vallonnements, des zones pelées, sable léger qui lève un peu de poussière. Elle se colle à mes chaussures mouillées de rosée.

Je me demande souvent ce que c’est que vivre ses dernières années quand approche la fin. Je crois saisir dans l’attention que m’impose l’espace, ce qu’est  »tenir sa vie ». N’est ce pas ce que font les vieux qui avancent à pas précautionneux sur les derniers mètres qu’il leur reste à parcourir ? En veillant que les démons du passé ou les peurs de l’avenir, ou les douleurs du corps usé n’imposent leurs tortures. Une attention de chaque seconde les guide, une conscience appliquée à savourer les miettes ; ce qu’il reste du festin.

S’impose une idée, alors que je suis sur le retour : Écrire une promenade par jour. En faire un recueil. D’aucuns motivent leurs sorties matinales avec un chien à faire gambader, moi ce seront les mots, auxquels je lâcherai la bride.

Promenade 2

(15h)

Les promenades immobiles nous emmènent loin parfois, dans des profondeurs abyssales.

J’allais écrire : Une lecture de hasard m’a fait connaître… Etc… Les lectures de hasard n’existent pas.

Cette Corine Sombrun c’est une promenade de premier ordre. Suite au décès de son amour, elle fait deux voyages qui ne doivent rien au hasard non plus, même si ils en ont l’apparence – ce n’est pas parce que nous sommes surpris par ce qui nous arrive, que ce sont des hasards.

Ethnologue elle expérimente l’ayahuasca en Amazonie puis s’initie à la transe en Mongolie. Elle est dans les deux cas reconnue chamane en puissance par ses pairs. Elle accepte son sort.

Son histoire est le récit d’une relation à la nature exemplaire. Voilà un acte de pure écologie, où l’humain(e) se relie au monde naturel, à l’instar des peuples d’avant l’invasion occidentale.

Voilà une terre  »nouvelle » à explorer.

Cette voie a l’énorme avantage de se développer en dehors de tout mysticisme désincarné et d’ancrer au sol ses pratiques. Mes promenades s’inspirent forcément de ces lectures. Dés le moment où l’attention se porte sur les résonances de la nature en nous, nous établissons des liens avec l’esprit qui habite toute chose, nous tirons leçon des croyances chamaniques. Il se trouve que les croyances, n’en déplaise aux sceptiques professionnels, mènent toujours à l’expérience. Faire l’expérience intérieure du monde c’est ré-entendre une voix étouffée en nous et aussi ré-ouvrir une voie pour demain. Une utopie, à nouveau, de vie liée à la terre. Même si il est très tard.

Sa 31 08 19

Promenade 3

(9h)

J’ai rendez vous. Je ne sais pas qui décide où je vais, quel chemin je prends. J’oblique dans un bois. En fait, je m’en souviens maintenant, j’y ai pensé dans la nuit, cela s’est décidé dans la demi-conscience de l’insomnie. J’aperçois une trouée dans les fourrés, un passage de bête et je le suis, l’instinct de chasseur sans doute… C’est un entrelacs de sentiers, aisés au commencement, puis il faut se baisser de plus en plus. A genoux je vois bien les galeries, les passages. Je fais quelques mètres à quatre pattes, ricane en moi même. Puis trouve un dégagement et un fossé profond, je le traverse et débouche sur un chemin. Plus loin un croisement, un son de sabots sur le sol, des corneilles s’envolent, un merle, ils sont loin déjà, m’ont vu avant que je ne les vois, comme toujours. Sentiment d’être un intrus, une anomalie au milieu de la vie sauvage. Les arbres peut-être s’enfuiraient s’ils le pouvaient. Quelques grands pins que je connais sous lesquels je m’abrite du soleil déjà fort. Ils imposent leur présence royale, attirent ma sympathie. Le ciel est dégagé. Parfois la balade se trouve toute dans la marche seule. Le déplacement se suffit à lui même, rien à en dire, pas de pensées, seuls restent les faits, un bouquet de fleurs mauves, un talus, une souche où l’on s’assoit. Je me retourne avec le sentiment de manquer quelque chose, une bête que je n’ai pas vu, un mystère entier, un nuage qui avance de l’ouest, l’impression d’être au seuil d’un monde et le désir de lui appartenir. Je passe les barbelés d’une clairière, une ferme au milieu, le paysan étale le fourrage dans les mangeoires dehors. Dans le vaste pré, coupé court, quelques grands chênes ont pris leurs aises et leurs branches basses sont taillées à hauteur de vache. L’ombrage et l’odeur de bouse garde encore un peu de fraîcheur de la nuit.

Di 01 09 19

Promenade 4

(6h30)

La nuit domine encore. Cohortes de lourds mastodontes.

A l’est, des lueurs contrariées tentent leur percée.

Je suis habillé de sombre et me crois invisible, mais le battement sourd de mes pas sur l’asphalte de la route, puis sur la terre d’un grand pré, où une vingtaine de gros cylindres de pailles sont artistiquement répartis, le hasard fait bien les choses, signale ma présence à toutes les bêtes tapies dans les bois alentour et dans la coupe de pin de l’autre côté de la haie. Je sais que l’onde de choc de mes talons, en cercles concentriques, se diffuse loin et crée l’alerte.

Je me juche sur l’une des bottes de foin et attends. Je suis au premières loges, le spectacle peut commencer. En fait il n’a jamais cessé. Seulement aucun témoin n’était là pour en rendre compte. Existait-il avant ma venue ?

Les sons font écho, comme sous la voûte d’une cathédrale, dans l’écrin d’un silence plus lourd qu’à toute autre heure. La nuit a tout ralenti, tout immobilisé et le monde avec une infini lenteur sort de sa léthargie.Chaque bruit fait un sourire, un appel tonitruant, un événement de renaissance, premier matin entre les millions et les millions de matins.

La force de l’univers c’est sa lenteur, nous sommes des étoiles filantes mais nous pouvons, il suffit de se percher une heure sur une botte de paille, sentir le lent éveil de ce qui est voué à l’éternité.

Nous sommes avant la couleur, elle vient imperceptiblement, la nuit soulève sa jupe, c’est d’une lenteur !

Gris rose, vapeurs blanchâtres, nuages monuments, rondeurs d’albâtre. Marbres glacés. Odeur de foin humide.

Combien sommes nous sur la planète à contempler ces magies ? Combien sommes nous à participer à la naissance du monde chaque matin ou à écouter ses nuits ?

Nous avons déserté la terre nous ne la voyons plus. Nous nous en sommes protégé peu à peu, de plus en plus. Nous ne la connaissons plus, elle nous est étrangère. Nous ne sommes plus responsables. Plus habilités à répondre.

Ma 3 09 19

Promenade 5

(8h)

Je m’éloigne en quelques pas. Je quitte ce point dans l’espace où je piétine jour après jour.

Je m’en vais chercher un autre état d’être.

La fuite est courte mais radicale, elle rebat les cartes.

On les connaît les spécialistes, les experts, les Lanzmann, les Rousseau, Nietzsche, Bouviers,Thoreau, les marcheurs invétérés. Les fervents des exercices de solitude. Ils marchent avec nous.

Ce matin il faut se couvrir, ce n’est pas la même affaire que ces jours derniers, j’enfile des chaussettes.

Je débouche sur le chemin blanc… Le ciel par dessus les bois… Tout de suite il s’impose, luminescent et sali par des traînées blanches tirées à la règle… Les premiers pas sont difficiles. J’attends le moment où le cœur accéléré diffuse sa chaleur ; que le rythme du pas impose sa régularité, que son tempo fasse advenir l’homme augmenté. Celui qui voit la lumière, les verts, les jaunes, les nuances fugitives, la toison rousse d’un petit chevreuil au fond du pré, dans les orangés des premiers rayons. L’homme penché sur les brins des herbes hautes du fossé, à l’affût des petits riens, puisqu’il est certain qu’il n’y aura qu’eux. L’homme attentif aux traces sur le sable du chemin, innombrables: les empreintes des serpents ou des lézards, arabesques délicates en zigzag, doubles sabots en ovale et sols fouaillés par de puissants groins. Fientes et pattes d’oiseaux en étoiles. Dans l’air immobile quelques cris rauque des geais et aboiements de chiens. Homme augmenté vous dis-je.

Me 04 09 19

Promenade 6

(8h30)

La chatte m’accompagne dans les prés. Sa compagnie me donne des ailes et nous partons loin. Elle est aux aguets, se retourne, s’arrête, me regarde, inquiète. Hume l’air.

Pour l’indifférent, rien ne se passe dans cette campagne en apparence vide. La chatte me montre que tout existe partout. Surtout mille mystères. Je contemple un groupe de jeunes pins dans une clairière et me dis qu’ils m’émeuvent par leur détermination infaillible à s’élancer vers le ciel. Ils semblent s’y baigner, y triompher.

Au bout d’une heure et demie la chatte rentre dans un bois et se couche. Je l’appelle mais elle ne vient pas, elle tire la langue, a soif, a besoin de se reposer. Je la retrouve, la porte et elle recommence à me suivre. Un peu plus loin elle se couche à nouveau, vraiment trop longue la promenade. Quand elle reconnaît la maison elle file en courant, boit un peu et s’étend de tout son long immobile pendant une heure.

Je 05 09 19

Promenade 7

(7h)

Le silence suggère une pesante somnolence de la nature et les chants des coqs ses bâillements. La brume au ras du sol fait un édredon où flottent les cylindres de paille. La forêt de pins flamboie face à l’est rougeoyant. C’est cela le spectacle offert en poussant la porte et en remontant sa capuche. Quelques timides pépiements et une joie profonde et neuve chaque matin.

Je repense à un spectacle de danse qui se jouait au lever du jour. Les spectateurs marchaient dans les bois un peu avant le lever du soleil et s’installaient sur le flanc d’une colline qui dominait un fleuve et attendaient là, tout au spectacle de la nature. Puis avec les premières lueurs, des danseurs et des danseuses apparaissaient ici et là, esquissant des mouvements et sons divers. C’était insignifiant. Sans juger le spectacle lui même, toute sa force était dans le projet de nous plonger dans ce bain extraordinaire de la nature qui s’éveille. Nos remerciements allaient à cette chorégraphe qui nous avait mené là. C’était un bon prétexte, mais très risqué de mesurer son art à la lumière d’une petite vallée verdoyante, aux draps de brumes sur le fleuve, aux chants des oiseaux qui résonnaient sur l’eau et à la rumeur du vent dans les arbres, d’où pleuvaient les feuilles de l’automne. L’autre vertu de l’initiative était d’être avec d’autres devant cette sorte de miracle et dans une stupéfaction sacrée.

Ve 06 09 19

Promenade 8

(7h30)

Cette solitude, ces instants suspendus, le sentiment d’un accord profond, c’est un mystère au premier abord. Mais ce n’est pas un penchant qui me serait spécifique, ce n’est pas une lubie, une caractéristique originale, c’est simplement que le silence nous remet à un niveau d’existence que nous connaissons, qui nous est intrinsèque et dont nous nous sommes éloigné durant notre évolution. L’agriculture nous a sédentarisé il y douze mille ans, d’où les villages, puis les villes. Mais l’Hominidé, chasseur-cueilleur, est apparu il y deux millions et demi d’années. Tout ce temps à vivre en petites bandes nomades, dans une relative solitude et dans un silence de fond permanent, au cœur de la nature. C’était cela les humains pendant des millions d’années. C’est là, encore, en nous. Les rêveries solitaires, pour celui qui y a goûté, c’est un rendez vous avec les premières écritures sur le palimpseste que nous sommes.Un temps où chaque individu, au cœur de la lutte incessante pour survivre, puisait dans son profond accord avec le monde, l’énergie pour vivre. Ce sentiment d’appartenance, cette certitude d’être à sa place, cette joie, a porté jusqu’à nous la survie de l’espèce.

Sa 07 09 19

Promenade 9

(9h)

La brume interdit au soleil sa poussée matinale. Qu’importe, l’air frais et l’odeur du sous-bois, le silence, le sol élastique ; reposé et léger, je ne juge rien au-dessus de cet instant et cela semble si naturel, de même que rester à ne rien faire sur une chaise longue dans un endroit choisi après le déjeuner et se laisser glisser dans une somnolence, une inaction tellement inusitée, révolutionnaire et gagnée de haute lutte, que rien d’autre ne compte.

Un chevreuil traverse un endroit dégagé loin devant moi, il ne m’a pas vu.

Pousser un peu loin sa misanthropie ne peut nuire. En tout cas moins que son inconséquence. Il n’empêche qu’une fois atteinte l’oisiveté tant convoitée, mon premier réflexe a été de la rejeter de la discréditer de l’excommunier. Sous l’influence de ce monde agité, l’inaction semble être une telle incongruité que l’on se cabre, même si on y songe depuis longtemps. Il est violent de chercher la paix, de lutter pour son établissement et de se rendre compte qu’elle n’est pas au seul endroit où elle devrait être, c’est à dire en soi. Le diktat du  »être utile » nous ronge. Se connaître, voilà qui est nécessaire, plus qu’agir. Souvent agir n’est qu’une fuite et ce que l’on appelle une vie active n’est qu’une lutte aveugle pour s’empêcher de voir que l’existence gagne beaucoup dans l’inaction. On le sait, on le savait depuis longtemps, mais emporté par le monde autour de nous on l’avait oublié. Être efficace, productif, efficient, pertinent, concurrentiel, compétitif, populaire, raisonnable, rationnel, autant d’injonctions qui rétrécissent nos limites, les élargir c’est possible, ou du moins il est possible d’aborder d’autres régions de nos âmes, ces régions plus spécifiquement humaines, celles que la machine ne peut phagocyter, nos données inquantifiables, notre liberté, notre enfance.

Je m’assois sur un banc qu’un voisin a installé dans un coin reculé, face au pré jaune et je contemple le ballet de petits piafs qui se gavent de sauterelles à peine réveillées et se poursuivent dans les haies. Un chasseur est au fond qui siffle son chien et me fait fuir.

Au début de ma promenade j’ai eu une fois encore ce désir confus de me mêler à la terre, de me rouler dans l’herbe trempée de rosée, de me fondre dans le bois des arbres, de plonger dans le vide du ciel comme le font les oiseaux. Très haut, sous les nuages, une buse immobile dans le vent m’indique sa direction. Vent d’ouest. Entrées maritimes. Plus tard le ciel se dégage.

Ve 13 09 19

Promenade 10

(6h)

Clair et doux. La lueur à l’est est prometteuse, le noir de la nuit patiente avant de renoncer. Maintenant c’est certain que l’aube viendra, mais elle n’est encore qu’une discrète annonce et les étoiles brûlent en nombre, participent à la promesse, sont de mèche avec le jour. Les basses-cours s’agitent déjà. Je marche sur la route sans voir où je pose mes pas. C’est si doux de se sentir si neuf. Les matins sortent lavés, nous pouvons recommencer, le poids des jours ne s’ajoute pas, ils ne laissent sur nous qu’une mince pellicule et nous revoilà. C’est ainsi que fait le monde, il renaît chaque jour, c’est un gage d’éternité.

Je marche sur le silence.

Je ne vois pas l’avancée de la lumière, elle est trop lente pour qu’on la remarque. Parfois c’est le jour entier qui passe, jusqu’au soir, que l’on ne remarque pas. Assister, porter la conscience d’un jour complet c’est une tâche immense, au-dessus de nos forces. La trajectoire courbe des astres couronne notre présence distraite.

Se promener c’est aller dehors, voir si j’y suis. C’est se donner l’unique chance de sortir de sa cellule

Sa 14 09 19

Promenade 11

(9h)

Partons demain matin vadrouiller dans la belle Bretagne sud. Ballade qui sera la marque du passage véritable à la fin de la réalisation de notre plan B, débuté, pour ma part, en novembre 2015. Objectifs atteints, non sans mal, mais le jeu en valait la peine et la mission était imposante. J’attends de voir quels croquis, quelles préfigurations notre cerveau et notre âme sauront concevoir pour les temps qui viennent. Ne rien forcer, c’est inutile. Je pense en tout cas avoir tordu le cou aux scrupules qui resquillaient de temps à autre pour avoir quitté notre ancien terrain de jeu et le sentiment  »d’être utile » qu’on y entretenait. La vie doit être vécue, rien d’autre. Inutile de s’inventer des récits qui compliquent un rapport au vivant que nous voulions depuis longtemps simplifier.

Promenade 12

(18h)

Assis dans l’herbe je ne suis pas là ; ou dans des pensées vagues, le vent dans les pins me rappelle. C’est un chant bavard, un souffle qui grandit la vie, vous prend par le cœur et vous élève.

Ce que j’essaie de dire, je ne parviens pas à le dire.

Parler de plaisir, de connivence, de joie, c’est peu de chose, les mots sont impuissants et on voudrait abandonner. Un bois de pins qui dans le silence se manifeste dans un souffle et se tait, mais vous a éveillé un instant, ce n’est rien. C’est un rien qui vous arrête et vous laisse suspendu. Il n’y a rien à en dire, pourtant. Ce fut un événement, quelques secondes de surprise, une halte semblable aux fugitives sensations que procure la vue d’un Cézanne. Il se passe quelque chose d’insensé pourrait-on dire, et puis rien d’autre.

Di 15 09 19

Promenade 13

(6h)

La lune se couche dans les nuages et inverse les valeurs.

Il semble que le soleil se lève à l’ouest, à l’est aucune lueur.

En moi aucune ferveur.

Je me disais en frayant dans la pénombre qu’avec constance je reste fidèle à mon enfance. Celle close sur elle-même, compagne d’une certaine misanthropie. Un trait de caractère net, que remarquaient à peine mes premiers amis (ceux qui comptent toujours) et moi non plus. Au fond, nos proches ne nous voient pas mieux que nous ne nous voyons nous-même. Ils ne sont pas plus lucides. On s’aime bien, sans conditions. On est sous le charme ou non. Nous n’en savons rien de ce que sont les autres et de ce que nous sommes. Seules des lignes générales que l’on remarque, des archétypes. C’est plus tard que viennent les appréciations, les jugements, la connaissance.

Oui, dira t-on, il avait ce penchant assez dur, une aptitude à la solitude, un moindre besoin des autres. Atavisme familial sans doute.

Quand on pense à l’île du Nord…

C’était toute une famille qui portait en elle cet endroit et ce qu’il leur avait appris.Un mystère pour les autres.

Un attachement si profond à un lieu, ce ne sont pas de ces choses que l’on raconte facilement. Mais cette famille abritait en elle un pouvoir spécifique, celui d’avoir un paradis abordable, une source secrète où puiser sa joie, où retrouver un territoire autant physique que mental qui les protégeait et rendait caduque toute société. La première île c’est soi. Vivre sur une île c’est apprendre cela. Force est de constater que cela se transmet et qu’en nous, l’enseignement de l’île perdure.

Partons tout à l’heure voir d’autres îles, celles du Morbihan.

Promenade 14

(17h) Vannes.

L’appartement est soigné, dans une maison ancienne, porte haute de fer forgé ouvre sur un étroit jardin. Après avoir monté quelques marches de pierre, la porte d’entrée. L’accueil est chaleureux. Le vert du canapé de toile dans le soleil qui entre par la fenêtre teinte les murs d’un jaune canari… Le lit est un futon, la décoration est de fleurs délicates, origamis. Sur la table de nuit, petite carte avec proverbe zen Japonais. « Quand je dors je dors. »

Je lis quelques pages d’un Toni Morrison – son premier – trouvé dans la bibliothèque. Descendre la rue et tomber sur le port…

Port de plaisance, aussitôt l’appel de la mer. Splendides bateaux vivants – il y a des bateaux morts, ceux qui ne sortent jamais, on le voit au premier coup d’œil. Marchons jusqu’à la gare maritime.

Lu 16 09 19

Promenade 15

(19h)

Vivre sur la grève, dans une maison ancrée dans les rochers que battent la mer, c’est vivre à la frontière de deux mondes. Dans une marge où il est bon de n’avoir pas à décider des démons et des dieux qui vous gouvernent. Vivre, travailler, puiser sa subsistance dans un océan qui vous tolère à peine, qui est au delà de la mesure humaine, cela fait les peuples maritimes. On le sait, ce n’est pas une découverte, mais ma promenade puise à cette mesure, de la même façon qu’elle le fait en pleine nature. Ici elle est partout, surtout où les hommes ont laissé leurs traces, se sont installés. Ce sont les rudesses climatiques qui dessinent la géographie Bretonne – comme l’Andalousie et ses villages caparaçonnés contre le soleil. Ici ce sont les vents d’ouest et l’océan géant qui façonnent la modestie et la simplicité, les maisons et les églises, la foi et la discrétion. C’est le temps qu’il fait et le temps tout court qui ont conçu cette région, il nous suffit de voir les villages pour deviner l’hiver. On se tapit dans les bâtisses de granit, on fait le gros dos devant les cheminées – une à chaque pignon – on attend que ça passe, mais on a mis toutes les chances de son côté et tiré le bateau au sec.

La nature a dicté sa loi aux hommes. Ils s’y sont fondus, n’ont jamais prétendu la dominer, se sont pliés, ont courbé l’échine.

Je pense aux hommes et aux femmes morts dans des inondations dans le sud de la France, parce que les eaux montaient vite et qu’ils descendaient dans les parkings souterrains pour sauver leurs voitures…

Me 18 09 19

Promenade 16

(9h)

Vent soutenu d’est, ciel limpide, golfe bleu marine, marée haute. Traversons vers l’île aux moines, proche. Je cherche l’île que j’ai connu quand j’avais quatorze ans. Je la voyais comme une dame très grande, sauvage, ventée, pleine de soleil et changeante au point qu’elle ne se ressemblait jamais. Plusieurs visages chaque jour et cette majesté, souveraine face aux éléments, directrice des courants et maîtresse des lumières, ordonnatrice des ciels, fondée sur des remontées granitiques vieilles de trois cent cinquante millions d’années.

Dans ses plis de terrain les hommes ont blotti des chemins, des maisons et des jardins, protégés par des murs de pierres et des taillis et ainsi créé des micro-climats doux aux espèces méditerranéennes. Bien arrosés les helichrysums côtoient les hortensias, les fougères les sedums, les anémones du Japon les plumbagos bleus et blancs.

Les maisons les plus modernes regardent vers le large, les plus anciennes s’alignent en ruelles étroites, tapies dans les creux, protégées de toute part.

Des bois, conifères et feuillus bordent les plages, font un premier plan sombre vert sur le bleu profond de la mer, toujours veinée d’arabesques, de surfaces d’huile, de tâches frottées par le vent comme un velours à rebrousse poil. L’œil du marin navigue sur ces plans, devine les hauts fonds où frisent les brisants, les courants et les contre-courants, le ressac et les risées, ouvre les voiles, prend le vent et file vers le large.

Spectacle total, n’en jetez plus.

Quand sur les terres où j’ai grandi je suis réduit à goûter le silence, l’odeur des prairies, le souffle des pins et les sons en échos sur les troncs, ici, le foisonnement et l’alliance de tout ce que la nature possède de trésors fait un gruau presque trop riche. Ma mémoire de ce lieu est vide, elle ne vibre pas de souvenirs profonds, elle ne se frotte pas au présent et n’étincelle pas.

Hier, sur l’îlot de Gavrinis au pied duquel circule le courant de la jument, l’ un des plus puissant d’Europe – le spectacle de sa force est vraiment impressionnant – nous regardions des traces profondes dans le granit, faites il y a six mille ans , mystérieuses, incompréhensibles ; site funéraire encore enfoui sous un tumulus de pierres. Les âges anciens par les mégalithes qui en témoignent lancent un fil de très loin dans le passé, jusqu’à aujourd’hui. Les humanoïdes viennent de loin, mais il n’est pas dit qu’ils iront loin encore. Cette pensée vue d’ici me paraît moins monstrueuse. Tant de civilisations ont disparu déjà. Reste qu’il vaut mieux appartenir à une civilisation montante qu’à une civilisation déclinante, résignée, sans espoir.

Mais enfin la Bretagne et son caractère bien trempé vous marque en profondeur et on voudrait être Breton.

Ma 24 09 19

Promenade 17

(10h) Montalivet

Sous le crachin, dans un bon vent de sud-ouest, l’océan chaotique et le ciel plombé, je marche d’un bon pas sur le sable dur.

Le ciel d’aluminium frotté, d’un argent blanc, quand le soleil irise, rend une vision irréelle qui s’accorde avec l’écume et le vert, teinté de brun, de la mer.

Ce monde parfois n’a rien à envier à nos rêves les plus invraisemblables. Bien entendu on se dit: ciel d’orage, dépression d’ouest, menace de grosse averse, froid, pluie, rentrons avant d’être trempé. Abstraction faite de ces considérations le spectacle est proprement inouï.

Lentement mon pantalon se mouille, la marche fait son œuvre musicale, je vais et viens du dedans au dehors, il pourrait en être ainsi toujours. L’océan s’échine sur le sable, sa rumeur m’accompagne, me raconte des histoires de mer, promesses de promenades profondes.

Mais tout est irréel. Cette période qui s’ouvre, qui ne prend aucune forme précise, reste vacante. Les contraintes tombées une à une et cette nature neutre qui cerne notre vide. La liberté est une falaise vertigineuse. Les teintes pastel dans la lumière blanche, l’horizon indéfini, la douceur de l’air et la puissance de l’océan semblent vouloir nous avaler. La pluie cesse. Dans ce décor je pense à Virginia Woolf s’avançant dans la rivière, les poches pleine de lourdes pierres. La nature indifférente n’a rien à nous dire, c’est nous qui lui donnons sens. Dans son innocence elle contemple sans ciller la vie ou la mort. Je suppose que de nombreuses amarres conscientes et inconscientes nous tiennent vivant, mais qu’il suffirait que lâchent ces liens pour nous fondre dans le laiteux paysage.

Je 26 09 19

Promenade 18

(3h)

J’ai fait un rêve. Je suis debout, frais, dispo. J’ai fait un rêve de théâtre. La rupture est close, c’est le rêve qui l’a dit. La porte que j’ai claqué est ouverte à nouveau, là, derrière moi.

Dans le rêve j’ai revu le rêve que c’était de rêver les spectacles. J’ai revu les visages de ceux qui se mettent dans le noir de velours des théâtres pour raconter des histoires. Je suis de leur troupe.

J’ai dû les abandonner. Je suis parti secouer ma fatigue dans le prosaïsme des choses. Je me suis éloigné de leur épuisement. J’ai lâché pour de bon, comme si cela devait être définitif. Je déclare à qui veut l’entendre, même si cela ne prendra pas la forme d’avant la rupture, que je suis, corps et bien, de retour. Mon âme est de retour dans le rêve du théâtre. Je suis à nouveau disponible pour compagnonner avec les rêveurs. Rêve de réconcilliation.

Juillet 19

Di 07 07 19

Il était de ces livres dont on sait, intuitivement, avec une inébranlable assurance qu’il nous fera grimper de quelques marches vers une conscience plus élevée. Pas de ces livres que l’on vous conseille et dont on redoute qu’ils soient mauvais au point de ne pouvoir en lire plus d’une page sans les jeter par dessus bord, de dégoût. De ces livres enfermés dans leurs anecdotes. Non, le livre d’Andreï Makine nous jetait à nouveau dans une vie digne, nous arrachait à l’insignifiance du quotidien. Parce que toute vie vous tend de ces embuscades où l’on se fait prendre par l’ennui et de longues plages de temps sans désir. Le testament français de Makine raconte cela : Comment l’on se sauve par la langue, par la littérature, par le rêve ; plus vivants que la  »vraie vie » ; par l’entretien secret d’un monde intérieur, d’un ailleurs où tout l’être se déplace, parce que décidément il ne vaut rien de séjourner dans l’unique volume d’air qu’occupe notre carcasse. L’art est un refuge. Le dehors, l’histoire, les destins, le fardeau des cultures et des identités nous consument lentement et nos renaissances sont les œuvres radeaux qui nous font quelques instants flotter au dessus du monde. Celles qui comme le livre de Makine fouillent dans les brûlantes sensations de l’enfance, cette parenthèse de nos vies où mille miracles adviennent, portés par l’innocence et une pureté perdue, derrière laquelle court l’adulte qui jamais ne se remet de sa jeunesse.

(Noter quelques impressions dans le courant de la lecture d’un livre, nous les fait écrire dans le style où l’on est immergé. C’est rendre hommage à Makine et en même temps à un certain classicisme que d’assumer ce mimétisme.)

Me 17 07 19

Dix jours encore sans écrire. Je repense pourtant à ce temps où j’envisageais clairement le miracle de la littérature quand elle tire de l’oubli, du passé et du présent, tout ce qui sans mots disparaît ; quand elle sauve, transfigure, fait des miracles de nos  »vies minuscules ». Vivre sans écrire c’est, être dans la mer sans nager, flotter entre deux eaux comme un noyé. Notre conscience trouve une joie particulière à franchir les frontières du temps, à fréquenter l’universelle poésie. L’écriture organise des fêtes où l’on s’affranchit du temps. Ce sont des offrandes à des dieux hypothétiques dont on ne sait si ils viendront les picorer. Mais peu importe l’époque, nous nous servons dans un plat où d’autres ont mangé autrefois et d’autres encore mangeront, qui de tout temps a nourri les sensations qui nous traversent. Elles sont les mêmes, hier et aujourd’hui. La littérature est une source, elle transforme les heures, celles qui souvent nous semblent insignifiantes, en objets sacrés, en offrandes. Ne pas écrire, donc, pour celui qui écrit, c’est baisser les bras devant la dévoration de l’espace et du temps. Ne pas peindre, pour celui qui peint, c’est baisser les bras aussi, et ainsi de suite… Un autre miracle, celui de vivre. Quand on s’interrompt pour lever le regard vers le ciel ou tendre l’oreille au chant d’un oiseau. Quand enfin on se rend compte que l’on vit, l’espace d’un instant, c’est toujours bref, avant que la gangue où nous végétons nous reprenne. Un autre miracle celui d’écrire où nous prenons dans nos chétifs filets nos brefs miracles vivants.

Di 21 07 19

Les vents dominants en méditerranée viennent du secteur nord. Les pilots charts, ces graphiques qui matérialisent les fréquences de direction des vents, selon les saisons, en témoignent. Une bouteille à la mer lancée à quelques milles nautiques au large de la Libye s’échouerait immanquablement à son point de départ ou sur les plages tunisiennes ou égyptiennes, poussée par le vent. La physique fatale des modèles météorologiques de la région vient souligner cyniquement les forces qui s’opposent à la volonté de traverser de milliers d’enfants de femmes et d’ hommes, qui regardent vers le nord et s’embarquent pour échapper à un destin plus fatal encore. Les vents contraires se combattent ; les marins le savent qui ont tenté de tout temps de forcer le destin et de mener leurs bateaux où bon leur semble, malgré l’adversité. Une lutte qui rend libre n’est jamais trop dure. Mais si à celle là, s’oppose la duplicité et l’ indifférence, alors l’histoire de notre temps, qui regarde ailleurs quand meurent les humains sur leurs bouteilles à la mer, dessine la putréfaction avancée de notre civilisation.

Ma 23 07 2019

Le roucoulement obsédant des tourterelles, le bourdonnement agaçant des mouches contre le plafond, un crapaud cherche un peu de frais dans la maison, pas un souffle, silence avant la chaleur, dos rond. Des insectes se cognent aux vitres, le soleil monte et brûle déjà. Le potager boit un peu d’eau du puits, l’odeur poivrée des plants de tomates s’attarde sur la peau, les insectes surnagent dans les flaques minuscules vites absorbées. Les papillons aux fleurs, les oiseaux à l’ombre, les rongeurs aux creux frais des mottes et la tourterelle imperturbable poursuit son linéaire poème. Les vaches s’entassent sous les haies et dans les fossés tapissés de feuilles sèches et noires. Le foin courbe ses longs cheveux blonds sous un faible courant d’air, va et vient du jaune à l’or orangé, il féminise les alentours, il fait d’un prés une prairie. Vient un peu de vent chaud qui agite l’immobilité, puis, tout revient à la torpeur comme on se calfeutre. L’été nous assomme et l’hiver nous frigorifie, l’un nous jette en pleine lumière l’autre nous met à l’ombre, c’est suffisant pour vivre.

Vrai, Faux?

S’il était admis une fois pour toute qu’il n’y a que des vérités en poésie, nous cesserions la comédie des distinctions entre roman, récit, histoire vraie, et autres illusions d’une frontière solide séparant le vrai du faux.

Dans l’ordre de l’activité de l’esprit, l’observateur avisé concédera que la plupart du temps ne nous apparaissent que des bulles de savon qui éclatent aussitôt pour faire un imperceptible brouillard vite oublié.

Dans l’ordre de la vie courante, nos pensées ne se solidifient que quand nous les prenons pour vraies. C’est à dire quand nous leur donnons corps. Énergie, émotions et pensées se fondent. Le corps et les pensées s’allient. Elles gagnent ainsi leur statut de vérité à la  »force du poignet » et fabriquent notre réel tonitruant.

Dans l’écriture, les pensées, là aussi, prennent corps, se nourrissent d’énergie et d’émotions, trouvent un peu de solidité, elles font un peu plus qu’une vapeur vite effacée, elles ont l’air vrai, mais un soupçon plane, est-ce une imagination ? Est-ce vrai ou faux ?

Peu importe, elles restent des fantômes ou entrent dans ce que l’on appelle le réel par la magie de nos croyances, mais elles ne sont ni vraies, ni fausses. Elles sont poétiquement vraies. Elles sont le fruit de notre esprit prolixe. Elles sont légères la plupart du temps et quand elles sont pesantes, il suffit de se dire qu’elles ne sont que des pensées et elles s’évaporent.

Tout est esprit. Tout est extrêmement volatil. Mais nous avons tout de même d’interminables discussions très sérieuses sur le vrai et le faux. Nous nous débattons dans des brouillards épais ou légers qui se dissipent, puis reviennent, n’ont rien de solide, mais que nous nous évertuons obstinément à nommer réalité.

Seule issue pour ne pas se laisser enfermer dans cette nasse : l’humour. (Une autre forme de la poésie.) Celui au vitriol, qui vide de la charge superflue que nous imposons à l’ordre des choses de l’esprit. Alors, le rire épure et invente une légèreté, comme un sommeil. C’est un tour de passe passe. Une façon de ne pas prendre les choses au sérieux, une façon de se libérer seconde après seconde de la gravité que nous nous imposons.

Bref, l’écriture poétique est un pays aux contours incertains, un monde, fait, défait, sans cesse à refaire. Où l’on sait que nos pensées ne nous appartiennent pas, qu’elles passent et que nous les capturons. Mais dans l’ordre poétique il n’y a pas de vrai ou de faux, tout est vrai.

Les seuls discours supportables, relatifs aux religions, sont ceux qui empruntent la voie poétique.

L’histoire du christ prise sous l’angle métaphorique est merveilleuse : Quelle histoire me raconte ce texte ?

Sous l’angle du vrai et du faux elle devient irrationnelle et clivante ; j’y crois. J’y crois pas. Invention du bavardage.

C’est un songe…

C’est un songe de la nuit dernière, de ceux qui teintent l’eau de votre journée avec persistance. Le corps livré aux vagabondages de l’esprit, aux portes ouvertes du sommeil, refait le voyage au cœur des essentielles sensations passées. Les rêvasseries ont parfois ce pouvoir de vous recouvrir de leurs révélations et vous font regretter le réveil. Se mêlaient théâtre et érotisme. Histoire de désirs profus, jeunes actrices tendres, frôlements, murmures à l’oreille, embrassades en coulisses. Femmes brunes, l’une prend mon épaule et d’un élan descend jusqu’à ma main qu’elle serre en me tirant vers elle. Une autre, brune aussi, fine, plus petite, souriante s’avance, pose son front sur mon plexus et appuie, insistante. Dans le sommeil ce sont de pures sensations, objets d’art sous cloche.

C’est une tournée de théâtre. Beaucoup de monde partout. C’est cet art qui rassemble les corps, aucune routine, le désir de beauté fait lien, nous rassemble, nous porte. La salle un peu plus loin résonne de voix fortes. Grands volumes, échos qui se propagent dans de longs couloirs. Ce fond sonore baigne tout le rêve, la rumeur du public, la réverbe des pas sur la scène et des objets qui la cognent.

Prendre la parole sous un masque, au nom d’un personnage, le faire parler haut, par jeu, plein à ras bord de joie et d’ombres ; rituel sacré.

L’obscurité des recoins et l’éclat des projecteurs, arme le désir. Tout s’érotise, du velours des rideaux au regard des actrices.

Au bout d’un couloir recouvert de bois foncé, sur la gauche une grande réunion autour d’une large table ovale, animée, lumière dorée, femmes en robes colorées, les voix, encore, profondes, des silhouettes se retournent à mon passage, effleurement de peau, angoisse du désir, avant d’entrer en scène.

Au réveil, je vois la sorte de radiographie de l’art du théâtre qu’est mon rêve, un archétype de l’élan fébrile qui le suscite. Sa légèreté, sa frivolité intrinsèque, sa féminité, ce jeu d’enfant. Ce qu’il reste, peut-être, de trente ans de pratique… quand on a tout oublié. Cet endroit si particulier que nous ne voyions plus à force d’y laisser notre peau, de s’y user. L’un ou l’une debout s’adressant à la multitude assise, consentante, prête à traiter avec la grande affaire qui nous occupe, le grand mystère de l’irréductible désir vital au fond de nos cœurs douloureux. Porter des réponses provisoires aux questions que nous sommes.

Une grande femme que je connais, teinte en blonde, talons hauts, traverse la rue, entre dans le théâtre, m’embrasse, joie de se retrouver, douceur de son cou, lèvres posées au creux et on immobilise notre étreinte, nous nous détendons dans la tendresse, nous nous reposons au creux de l’autre. C’est du théâtre. C’est un rêve.

 »Ainsi toujours, vers l’azur noir »

Lu 06 05 19

Au château Malromé, demeure familiale de Toulouse-Lautrec, Pierre Chaveau expose des œuvres récentes et hommages à Lautrec.  »Ainsi toujours, vers l’azur noir »


Hier retrouvions la vivifiante présence de Pierre Chaveau corps et âme versés dans sa pratique artistique et dans son récit. Il écrit chaque jour un journal de son travail, à la plume. Il peint l’écriture et écrit la peinture. Animé par le souci de s’expliquer, de dire sa conviction que la profondeur où il évolue peut toucher au delà des cercles affranchis. Sur le long mur de la grande galerie de Malromé il décline une vingtaine de ses motifs telluriques en noir et blanc. Dans quel état es-tu quand tu fais cela ? Il me répond par un geste de danseur, épaule ferme et poignet virevoltant, regard soutenu, détaché du mouvement. Façon de dire une facilité née de cinquante ans de dessin, de repentirs, de papiers froissés, de fréquentation des réalités parallèles, abstraites ou figurées.

A genoux sur le sol de son atelier il compose l’irréductible langage qui dissout la parlote. S’affranchit des frontières du figuratif et de l’abstrait, explose ce dualisme imbécile. Fait vivre des formes qui ouvrent une troisième voie, une voie commune, hors du temps, simplissime. Continue de fréquenter les illustres, de les copier. Ces derniers mois c’est Lautrec, mais il retourne à Cézanne sans cesse et d’une phrase qu’il use comme d’un croquis, trace les contours d’une façon d’être au monde qui sauve un peu l’homme de ses insondables limites.

Après s’être redit ces litotes qui nous lient, nous pouvons enfin rire de ce monde étranger, boire et manger et rire encore.

Hurler avec des accents vulgaires et étrangler l’absurde esprit de sérieux.

Ma 07 05 19

Je goûte à relire le journal de Chaveau la vérité de l’attention portée au défilé des heures.

En littérature, au dessus du roman, trône une conscience de l’ordinaire, la réalité portée par le langage vers une grâce que le quotidien à première vue écrase, mais que l’écriture sait extraire de sa gangue.

Les textes d’un journal sont liés par l’imaginaire du lecteur. La succession des jours tisse une unité où les cassures d’humeur, de thème, les variations de tons font saillie et disent l’accidentelle successions des moments. J’imagine l’atelier de la Vieille Cure où Pierre vit et les interruptions à sa table, à l’étage, pour noter dans son journal, faire le pas de côté, se reposer, puis redescendre et reprendre le travail. Les allusions aux saisons nous font aller dehors dans la campagne vallonnée. L’intérêt de la lecture se tient autant dans ce qui est raconté que dans la peinture imaginaire que nous faisons de l’environnement. Captivant de suivre le petit film que fait de sa vie le diariste. Il est nous, nous sommes lui. Le plus précieux de nos jours décompté par quelques phrases quotidiennes. Instantanés retenus dans le filet des mots juste avant la chute.

Les faits, rien que les faits. Il note en détails l’exécution de l’œuvre, les aléas, les difficultés, la résistance des choses. En copiant Lautrec il se maintient dans un équilibre fragile, une compréhension délicate, au bord de l’échec, à la lisière de la création et de l’exécution scolaire. Il s’agit de refaire le chemin, de faire aboutir ce qui est déjà abouti, mais qui mérite d’être à nouveau considéré. Hommage à l’art singulier d’un génie, quête de la forme où se tient une réalité purement humaine, exemplaire, au delà de notre vision.

Le risque que prend Chaveau en copiant les grands maître, travail que font habituellement les débutants mais qu’il poursuit, à plus de soixante-dix ans, lui est permis parce qu’il se départit de la voie  »identitaire » de l’œuvre.  »Libre d’identité » dit-il. La peinture et nombre d’autres arts gagnent en délaissant le souci d’accomplissement individuel.

Cézanne écrivait :  »La nature se pense en moi et je suis sa conscience ». A travers l’artiste une certaine connaissance du monde se révèle, le traverse. Ce pourrait être une définition de l’art : une aptitude particulière à laisser circuler en nous la connaissance de ce qui ne se voit pas. C’est la seule grandeur humaine, il ne reste qu’elle.

Poursuivre la beauté de peur qu’elle disparaisse, lui faire place. Ils sont peu nombreux ou peu audibles ceux qui sont de cette lutte. Il semble qu’elle se fraie d’infimes espaces dans de fragiles anfractuosités. Chaveau c’est une aiguille dans une botte de foin. Je m’y suis piqué, une chance.