Vrai, Faux?

S’il était admis une fois pour toute qu’il n’y a que des vérités en poésie, nous cesserions la comédie des distinctions entre roman, récit, histoire vraie, et autres illusions d’une frontière solide séparant le vrai du faux.

Dans l’ordre de l’activité de l’esprit, l’observateur avisé concédera que la plupart du temps ne nous apparaissent que des bulles de savon qui éclatent aussitôt pour faire un imperceptible brouillard vite oublié.

Dans l’ordre de la vie courante, nos pensées ne se solidifient que quand nous les prenons pour vraies. C’est à dire quand nous leur donnons corps. Énergie, émotions et pensées se fondent. Le corps et les pensées s’allient. Elles gagnent ainsi leur statut de vérité à la  »force du poignet » et fabriquent notre réel tonitruant.

Dans l’écriture, les pensées, là aussi, prennent corps, se nourrissent d’énergie et d’émotions, trouvent un peu de solidité, elles font un peu plus qu’une vapeur vite effacée, elles ont l’air vrai, mais un soupçon plane, est-ce une imagination ? Est-ce vrai ou faux ?

Peu importe, elles restent des fantômes ou entrent dans ce que l’on appelle le réel par la magie de nos croyances, mais elles ne sont ni vraies, ni fausses. Elles sont poétiquement vraies. Elles sont le fruit de notre esprit prolixe. Elles sont légères la plupart du temps et quand elles sont pesantes, il suffit de se dire qu’elles ne sont que des pensées et elles s’évaporent.

Tout est esprit. Tout est extrêmement volatil. Mais nous avons tout de même d’interminables discussions très sérieuses sur le vrai et le faux. Nous nous débattons dans des brouillards épais ou légers qui se dissipent, puis reviennent, n’ont rien de solide, mais que nous nous évertuons obstinément à nommer réalité.

Seule issue pour ne pas se laisser enfermer dans cette nasse : l’humour. (Une autre forme de la poésie.) Celui au vitriol, qui vide de la charge superflue que nous imposons à l’ordre des choses de l’esprit. Alors, le rire épure et invente une légèreté, comme un sommeil. C’est un tour de passe passe. Une façon de ne pas prendre les choses au sérieux, une façon de se libérer seconde après seconde de la gravité que nous nous imposons.

Bref, l’écriture poétique est un pays aux contours incertains, un monde, fait, défait, sans cesse à refaire. Où l’on sait que nos pensées ne nous appartiennent pas, qu’elles passent et que nous les capturons. Mais dans l’ordre poétique il n’y a pas de vrai ou de faux, tout est vrai.

Les seuls discours supportables, relatifs aux religions, sont ceux qui empruntent la voie poétique.

L’histoire du christ prise sous l’angle métaphorique est merveilleuse : Quelle histoire me raconte ce texte ?

Sous l’angle du vrai et du faux elle devient irrationnelle et clivante ; j’y crois. J’y crois pas. Invention du bavardage.

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C’est un songe…

C’est un songe de la nuit dernière, de ceux qui teintent l’eau de votre journée avec persistance. Le corps livré aux vagabondages de l’esprit, aux portes ouvertes du sommeil, refait le voyage au cœur des essentielles sensations passées. Les rêvasseries ont parfois ce pouvoir de vous recouvrir de leurs révélations et vous font regretter le réveil. Se mêlaient théâtre et érotisme. Histoire de désirs profus, jeunes actrices tendres, frôlements, murmures à l’oreille, embrassades en coulisses. Femmes brunes, l’une prend mon épaule et d’un élan descend jusqu’à ma main qu’elle serre en me tirant vers elle. Une autre, brune aussi, fine, plus petite, souriante s’avance, pose son front sur mon plexus et appuie, insistante. Dans le sommeil ce sont de pures sensations, objets d’art sous cloche.

C’est une tournée de théâtre. Beaucoup de monde partout. C’est cet art qui rassemble les corps, aucune routine, le désir de beauté fait lien, nous rassemble, nous porte. La salle un peu plus loin résonne de voix fortes. Grands volumes, échos qui se propagent dans de longs couloirs. Ce fond sonore baigne tout le rêve, la rumeur du public, la réverbe des pas sur la scène et des objets qui la cognent.

Prendre la parole sous un masque, au nom d’un personnage, le faire parler haut, par jeu, plein à ras bord de joie et d’ombres ; rituel sacré.

L’obscurité des recoins et l’éclat des projecteurs, arme le désir. Tout s’érotise, du velours des rideaux au regard des actrices.

Au bout d’un couloir recouvert de bois foncé, sur la gauche une grande réunion autour d’une large table ovale, animée, lumière dorée, femmes en robes colorées, les voix, encore, profondes, des silhouettes se retournent à mon passage, effleurement de peau, angoisse du désir, avant d’entrer en scène.

Au réveil, je vois la sorte de radiographie de l’art du théâtre qu’est mon rêve, un archétype de l’élan fébrile qui le suscite. Sa légèreté, sa frivolité intrinsèque, sa féminité, ce jeu d’enfant. Ce qu’il reste, peut-être, de trente ans de pratique… quand on a tout oublié. Cet endroit si particulier que nous ne voyions plus à force d’y laisser notre peau, de s’y user. L’un ou l’une debout s’adressant à la multitude assise, consentante, prête à traiter avec la grande affaire qui nous occupe, le grand mystère de l’irréductible désir vital au fond de nos cœurs douloureux. Porter des réponses provisoires aux questions que nous sommes.

Une grande femme que je connais, teinte en blonde, talons hauts, traverse la rue, entre dans le théâtre, m’embrasse, joie de se retrouver, douceur de son cou, lèvres posées au creux et on immobilise notre étreinte, nous nous détendons dans la tendresse, nous nous reposons au creux de l’autre. C’est du théâtre. C’est un rêve.

 »Ainsi toujours, vers l’azur noir »

Lu 06 05 19

Au château Malromé, demeure familiale de Toulouse-Lautrec, Pierre Chaveau expose des œuvres récentes et hommages à Lautrec.  »Ainsi toujours, vers l’azur noir »


Hier retrouvions la vivifiante présence de Pierre Chaveau corps et âme versés dans sa pratique artistique et dans son récit. Il écrit chaque jour un journal de son travail, à la plume. Il peint l’écriture et écrit la peinture. Animé par le souci de s’expliquer, de dire sa conviction que la profondeur où il évolue peut toucher au delà des cercles affranchis. Sur le long mur de la grande galerie de Malromé il décline une vingtaine de ses motifs telluriques en noir et blanc. Dans quel état es-tu quand tu fais cela ? Il me répond par un geste de danseur, épaule ferme et poignet virevoltant, regard soutenu, détaché du mouvement. Façon de dire une facilité née de cinquante ans de dessin, de repentirs, de papiers froissés, de fréquentation des réalités parallèles, abstraites ou figurées.

A genoux sur le sol de son atelier il compose l’irréductible langage qui dissout la parlote. S’affranchit des frontières du figuratif et de l’abstrait, explose ce dualisme imbécile. Fait vivre des formes qui ouvrent une troisième voie, une voie commune, hors du temps, simplissime. Continue de fréquenter les illustres, de les copier. Ces derniers mois c’est Lautrec, mais il retourne à Cézanne sans cesse et d’une phrase qu’il use comme d’un croquis, trace les contours d’une façon d’être au monde qui sauve un peu l’homme de ses insondables limites.

Après s’être redit ces litotes qui nous lient, nous pouvons enfin rire de ce monde étranger, boire et manger et rire encore.

Hurler avec des accents vulgaires et étrangler l’absurde esprit de sérieux.

Ma 07 05 19

Je goûte à relire le journal de Chaveau la vérité de l’attention portée au défilé des heures.

En littérature, au dessus du roman, trône une conscience de l’ordinaire, la réalité portée par le langage vers une grâce que le quotidien à première vue écrase, mais que l’écriture sait extraire de sa gangue.

Les textes d’un journal sont liés par l’imaginaire du lecteur. La succession des jours tisse une unité où les cassures d’humeur, de thème, les variations de tons font saillie et disent l’accidentelle successions des moments. J’imagine l’atelier de la Vieille Cure où Pierre vit et les interruptions à sa table, à l’étage, pour noter dans son journal, faire le pas de côté, se reposer, puis redescendre et reprendre le travail. Les allusions aux saisons nous font aller dehors dans la campagne vallonnée. L’intérêt de la lecture se tient autant dans ce qui est raconté que dans la peinture imaginaire que nous faisons de l’environnement. Captivant de suivre le petit film que fait de sa vie le diariste. Il est nous, nous sommes lui. Le plus précieux de nos jours décompté par quelques phrases quotidiennes. Instantanés retenus dans le filet des mots juste avant la chute.

Les faits, rien que les faits. Il note en détails l’exécution de l’œuvre, les aléas, les difficultés, la résistance des choses. En copiant Lautrec il se maintient dans un équilibre fragile, une compréhension délicate, au bord de l’échec, à la lisière de la création et de l’exécution scolaire. Il s’agit de refaire le chemin, de faire aboutir ce qui est déjà abouti, mais qui mérite d’être à nouveau considéré. Hommage à l’art singulier d’un génie, quête de la forme où se tient une réalité purement humaine, exemplaire, au delà de notre vision.

Le risque que prend Chaveau en copiant les grands maître, travail que font habituellement les débutants mais qu’il poursuit, à plus de soixante-dix ans, lui est permis parce qu’il se départit de la voie  »identitaire » de l’œuvre.  »Libre d’identité » dit-il. La peinture et nombre d’autres arts gagnent en délaissant le souci d’accomplissement individuel.

Cézanne écrivait :  »La nature se pense en moi et je suis sa conscience ». A travers l’artiste une certaine connaissance du monde se révèle, le traverse. Ce pourrait être une définition de l’art : une aptitude particulière à laisser circuler en nous la connaissance de ce qui ne se voit pas. C’est la seule grandeur humaine, il ne reste qu’elle.

Poursuivre la beauté de peur qu’elle disparaisse, lui faire place. Ils sont peu nombreux ou peu audibles ceux qui sont de cette lutte. Il semble qu’elle se fraie d’infimes espaces dans de fragiles anfractuosités. Chaveau c’est une aiguille dans une botte de foin. Je m’y suis piqué, une chance.

Quelques matins.

Longue interruption d’écriture. Comme si le désir était allé voir ailleurs. La vie a une physionomie si concrète, les impératifs sont si simples que disparaît l’arrière plan. On est plongé dans le faire et l’on cesse le petit pas de deux qui fait reculer et voir et écrire.

Les événements du monde sont passés au tamis et ne restent que les grossièretés. Elles se rassemblent au centre des mailles serrées et sont jetées aux ordures. Si on ne lit pas ce qui nous entoure, si on n’y applique pas une attention intermittente, difficile de faire mieux tant nous sommes distrait, la vie fuit, s’écoule, rapide comme un fleuve en cru. Nous dévalons jusqu’en bas sans faire signe, sans laisser quelques indices dont on espère qu’ils seront découvert et feront reculer l’oubli, quelques secondes.

J’ai fait des phrases dans ma tête, quelques courts textes au milieu de la nuit, dans des insomnies apaisées. Mais leurs mots se sont évaporés. Je rêvais d’une vie que je frôle de temps à autre, où ce qui compte se rassemble, se concentre au cœur du cœur. Quand rien ne manque, quand se sont enfuies les lourdeurs du corps et la fatigue.

Dans le silence de la matinée, qui fait écrin au chant du rossignol dans les bambous, et aux petits coups de becs que donne une mésange bleue à la vitre, je laisse en moi s’étendre un silence plus grand encore, comme une marée qui recouvre lentement l’estran. Celui des mots qui font leur assemblée générale et imposent leur ordre secret. Présider une telle réunion ce matin est un plaisir, une sorte de résurrection… Ressusciter un lundi de pâques…

Fantasme matinal1.

Un homme, moi, une photographie de trois quart. Habillé le devant derrière. Les boutons de chemise et la cravate dans le dos et la braguette du pantalon sur le cul. Un titre : Sens dessus dessous. Ou quelque-chose du même ordre… A rebours, par exemple… Et un court texte de présentation qui dit : Un homme de bientôt cinquante huit ans dévoile l’envers du décor, dit ce qui était caché jusque là, se donne entièrement, se retourne comme un gant. Spectacle donné gratuitement à toute personne susceptible de réunir un public dans un lieu fermé et noir : salle de spectacle publique ou privée, appartement ou maison particulière. L’acteur quasi immobile dira son texte sans aucune interruption pendant une heure dos au public et vis et versa.

Fantasme matinal 2.

Un homme dans une chaise longue parle au public pendant une heure. Il a un débit rapide. Il raconte un stage de récupération de point de permis de conduire et développe ce concept qui explique qu’enfermé dans l’habitacle de son véhicule, l’humain conducteur perd complètement la notion de risque. L’écart entre la sensation de sécurité qu’il éprouve et la réalité du danger est si grande que l’on peut s’interroger sur sa santé mentale. Il en va de même de l’humanité entière, qui embarquée sur sa planète en feu regarde ailleurs.

Le vent époussette tout le nord de l’Europe dans un geste courbe et franc. Ici, cela se traduit par des sifflets dans les tuiles et des futaies inclinées violemment, qui ont l’air de jouer avec un ami à leur jeu préféré. Dans les accalmies tout le monde (les mimosas aussi) se recoiffe et attend, rieur, la rafale suivante.

Je fais un feu.

A la pointe des branches des arbustes, des bourgeons téméraires pointent leur nez, on a peur pour eux. Ils font déjà, autour des grands chênes de la prairie, un halo vert pâle. On dirait un jour qui se lève de lui même, malgré le ciel bas.

Quelques heures après le soleil brutal révèle un autre jour. Le ciel libéré des nuées, bleui, et l’on a voyagé en quelques secondes dans un autre monde. La toile, recouverte d’un coup, a oublié les tons pâles. Le repentir est absolu et le printemps recommence sa petite révolution.

Je choisis chaque mot, je gratte jusqu’à l’os, j’élague, je ratiboise, je construis des phrases de musique, autant que possible, et je livre à quelques lecteurs, une petite vingtaine, informés par message, mes publications. L’écriture est ce jardin où j’ai hâte d’entrer et que je travaille avec le plaisir qu’offrent les activités qui nous focalisent, nous sortent de l’éparpillement, de la pensée binaire, de la psychologie. Il y a des moments où m’accable la pensée que les récepteurs de ce travail qui compte tant pour moi, (il peut suffire à faire une bonne journée), sont saturés d’infos, de choses à lire, de sollicitations diverses, de journées pleines comme des œufs et n’ont pas l’once de disponibilité nécessaire pour apprécier. Cette pensée est à fuir. Mais elle est récurrente.

C’est ainsi et moi même j’agis ainsi.

Ma vanité est réduite comme est réduite une plante proliférante, par les simples faits. Ainsi soit-il.

§

Lu ce matin : « … notre égarement dans le monde virtuel … »

Sur ce, je me couvre et sors dans la campagne blanche de gel, sous un ciel limpide, arpenter le monde réel.

Soleil rougeoyant aux premières heures du levant, campagne couverte de givre, puis un glacis de brume gris uniformise tout et fait fondre la glace en peu de temps.

§

Se souvenir de ce que disait je ne sais quel auteur dans un entretien :  »Les livres que l’on a aimé sont ceux qui nous ont autorisé à écrire nous même. Ceux qui contiennent ce quelque-chose qui décomplexe le lecteur et l’auteur potentiel et l’accueille dans l’univers littéraire. »

Surtout ne pas écrire hors de notre humaine recherche, hors de nos hésitations et surtout ne rien éviter de ce qui est dérangeant, de ce qui nous dépeint à notre désavantage et lâcher un peu le soucis du style qui parfois crée trop de distance.

Nous sommes des fuyards. Voilà l’adjectif qui peint d’un trait vif notre psychisme. Je vois parfois les hommes ainsi. Comme une révélation dans le bain du développeur photographique. L’image d’une panique diffuse qui nous fait tourner le dos et fuir. Je vois une chorégraphie archétypale de la fuite, illustration de l’humanité. Je la vois mieux chez les autres qu’ en moi. Mais je n’y échappe pas. Nous y sommes plongés comme dans un bain, accoutumés à sa température. Il faut changer l’eau du bain pour s’en rendre compte, changer la température pour faire comparaison. Nous devons chercher le changement pour comprendre ce que nous sommes.

La garrigue de Julie.


Ceux qui aiment la garrigue savent l’explosion de saveurs, d’odeurs, de couleurs qu’elle diffuse en toute discrétion sous le soleil du sud et sur la terre caillouteuse où les végétaux saisissent leur chance avec un aplomb touchant. Julie c’est la même chose, c’est une pousse de thym qui a grandi en terre hostile. Celles là ont une vigueur particulière du fait même qu’elles se sentent menacées.

Je l’ai vue au travail de son disque,  »Amours sorcières », de l’écriture à l’enregistrement, soucieuse, accrocheuse, doutant et sûre d’elle à la fois, heureuse de se ressembler.

Julie Lagarrigue on la suit depuis longtemps. On le sait, c’est un plaisir de l’entendre. Et quoi encore ? La succession de ses disques c’est une marche, une progression rêveuse vers  »toucher au plus juste les vibrations en soi ».

Et quoi encore ? Comment dire mieux ce qui se passe à l’écoute ? On fait silence et surpris, on s’arrête sans mal. Pourtant c’est une gageure de s’arrêter, tant nous sommes toujours lancés en avant dans ce monde impérieux, dans ce monde en fuite ! On s’arrête sans mal, et on écoute en soi une corde vibrer.

Et quoi encore ? Comment dire… ?

C’est un sentiment.

Et quoi encore ?

Je voudrais dire, sans entrer dans le détail des chansons, des qualités : la ligne de fuite, la matière organique, l’âme vibratoire, le goût d’aimer, une douceur et une rugosité, une franchise, un courage face à la douleur, le vide de la disparition, un penchant pour la fraternité, une pudeur osée, la musique et la voix.

J’aime la chanson. La bonne chanson c’est celle qui nous rend un peu con, qui nous attendrit la cuirasse, nous tire les larmes, nous fait vulnérable, sentimental. C’est ce qu’elle me fait la garrigue de Julie.

En botanique, la garrigue est une formation végétale caractéristique des régions méditerranéennes, proche du maquis. Voilà c’est ça ! Prenons le maquis, c’est ça les amours sorcières !!

Ferme ta bouche!


Ferme ta bouche, nous disait notre mère, tu auras l’air moins bête. Une autre assertion dit : ferme ta bouche ton esprit va s’enfuir.

C’est une image de cauchemar : l’idiot, bouche ouverte, regarde fixement le monde et n’y comprend rien, son esprit échappé pour toujours. C’est à mon sens une parabole moderne des foules bavardes et irréfléchies sur les réseaux électroniques qui, bouches béantes, laissent s’écouler leur esprit. Une forme de l’idiote misère.

L’esprit fuit. L’idiot docile, yeux écarquillés, fébrile, penché sur un écran, dépendant de sa prothèse, bafouille.

-Je ne céderai plus aux injonctions du réseau, aux injonctions de partage.

Je ne dirai plus que j’aime pour avoir un j’aime en retour.

Je ne dirai rien, plus rien. Que l’essentiel… et encore…

Non, rien du tout. Je me tairai tout à fait. Je me tais tout de suite.

Je n’écris pas pour vous, mais pour moi.

J’écris pour entendre l’écho de mon souffle.

Je n’ai pas besoin des autres, de leur assentiment. Je ne veux plus me faire valoir, motus et bouche cousue.

Je ne veux plus de cette lente putréfaction des grâces des jours.

Je refuse de jeter à des loups rassasiés et obèses des lambeaux de vie, des simulacres d’existence.

Je laisserai la place à l’indicible et au silence et ne ferai plus semblant de croire qu’ils sont partageables.

Je me lèverai chaque matin pour vivre de la lumière, comme un arbre.

Dans mes bottes je tâterai le sol spongieux des fossés, j’éprouverai l’attraction de la terre, son poids et sa gloutonnerie et offrirai mon visage aux brises furieuses.

Au diable l’indifférence déguisée, au diable les nourritures extérieures, au diable les prétendues soifs d’ailleurs, c’est au dedans la source véritable, l’eau claire nourricière, un verre d’eau.

BILBAO/MADRID

Ma 01 01 19

Mon impatience mesure le temps et il est interminable.

Il s’étire à n’en plus finir le temps administratif. Le temps des tenants de l’ordre, temps indigent, temps des petits pas, des mesquineries, des lèvres pincées, de la timidité et de la peur. Nous attendons comme enfermés dans des frontières.

Nous en savons un autre temps, infini, paisible, sans heurts, sorte de navigation au long cours, il est notre terre promise. Nous y goûterons ces jours prochains en Espagne.

Nous descendrons vers le sud pour trouver un angle de soleil plus vif, puis qu’ici il s’obstine à rester bas, il ne parvient pas à passer au dessus des pins au fond de la prairie. Nous y chercherons un peu de douceur méditerranéenne, des signes avant coureur de printemps.

Sa 05 01 19 Bilbao. Guggenheim.

Alberto Giacometti, l’art maigre.

L’épaisseur physique des êtres est une illusion, un masque. Ce sculpteur le sait, qui modèle ses figures au plus près de l’armature des os. Ses doigts le devinent, son couteau creuse la matière. Seul le socle des pieds fait masse, tant l’artiste sait combien est miraculeuse la verticalité humaine. Nous retrouvons cette danse fragile de la marche, cette attirance des sapiens pour le ciel.

Le regard d’Alberto pèle l’apparence jusqu’à l’être. (Jusqu’à l’os). Reste la seule présence. Les corps longilignes arpentent en silence l’espace infini.

De terre ils sont et il semble qu’ils s’effriteraient en tas informes sur le sol, s’ils perdaient l’ énergie qui les traverse et fuse discrètement de leur regard.

Il disparaîtraient.

En un coup d’œil nous touchons l’essentiel de nos destins. L’éphémère a une élégance folle chez Alberto Giacometti. Ses silhouettes sont dressées comme des arbres, mais elles tiennent un équilibre précaire.

Au fond, la silhouette en marche est seulement là, il en faut peu, pour révéler le vide cosmique alentour. En faisant vibrer l’espace, le sculpteur éveille le fameux sentiment océanique, quand nous appréhendons brièvement la grandeur des choses.

Les portraits eux semblent se frayer un chemin difficile vers nous. Ils s’allument par le regard qui a l’air d’avancer hors de la toile, mais aussi bien ils pourraient s’éteindre, s’enfoncer dans le noir d’où ils émergent. Parfois du fond sombre du tableau on distingue à peine une lueur et nous apparaît une présence, une naissance, un regard. Le squelette du dessin est visible, sa structure apparente le met à nu. Le portrait tout entier ne porte que le regard, est à son service, est sa source. Voilà présentée la splendeur éphémère d’une vie dans l’univers : une lueur sur le point de disparaître.

On se dit qu’à porter une telle vision des hommes, Alberto devait trouver bien insipide le cirque de nos vies.

Venir à Bilbao et prendre une leçon de solitude et d’absolu.

Di 06 01 19 Madrid.

Reprenons la route pour voir, à Madrid, ce qu’ont à nous dire les Velázquez et les Goya.

Ciel bleu et toujours, sur l’autoroute, la sensation de traverser un désert de monts pelés et de vergers dénudés.

Déambulations madrilènes l’après midi. Forte impression d’être en Espagne et non pas dans un décor comme à Lisbonne. Madrid reste espagnole, Lisbonne n’est plus portugaise tant les touristes ont tout envahi.

Pensions pouvoir faire quelques pas au Prado, dans une séance gratuite (17h/19h) de défrichage, mais le musée est fermé (Fête nationale). Devrons aborder le gâteau demain, sans armes, et en nous promettant de ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre. Trop d’art tue l’art…

Trouvons table fameuse pour oublier la pizza innommable de midi. De ces endroits pas trop chers où la réputation de la cuisine favorise les mélanges sociologiques en tout « genre ». Au cœur de Madrid le peuple Espagnol a sa place partout, c’est ce que je veux croire. Mais tout de même la fracture sociale paraît… L’herbe est plus verte etc…

Toute la nuit les enseignes lumineuses des commerces jouent leur partition sur le plafond de la chambre. Des prostituées sud américaines arpentent le long des palissades qui ceinturent les travaux de la place. Les lumières de fêtes partout dans Madrid font au travail de la misère un décor grotesque. Tout faire pour avoir le sentiment d’être de ce monde clinquant et séducteur, tout faire pour prendre part aux agapes, pour faire son chemin envers et contre tout.

Lu 07 01 19

Eugène Dabit (1898/1936), un ami littéraire, prenait régulièrement des vacances à Ciudadela sur l’île de Minorque et faisait parfois un crochet par Madrid pour voir les Velázquez au Prado. Je voulais depuis longtemps faire de même: Passer voir les Velázquez.

Il est des exemples que l’on suit aveuglément. Lire son journal m’avait convaincu que nous pouvions nous entendre sur l’essentiel avec cet homme là. Je ne sais plus ce qu’il en disait, je n’ai retenu que sa curiosité et son enthousiasme. Passer voir les Velázquez c’est, en sus de vivre ce siècle, le nôtre, se laisser bousculer par le XVIIème. C’est se retrouver avec dans les pattes, la vie de multiples figures auxquelles il a donné une vie, vibrante encore, et pour toujours. Pour savoir ce qu’est la vie en peinture, rien de plus édifiant. Sentir l’odeur de ce chien qui somnole ou prend ses aises d’être gratté par le pied d’une gamine, dans le coin en bas à droite de Las Méninas. Ou, faire l’épreuve du regard franc et sans concession du bouffon El Primo de la cour de Felipe IV, ou de la décontraction crane d’un dandy de noir vêtu qui tient son gant par un doigt et semble vous interroger, provocateur.

La familiarité vient d’on ne sait où… Je me dis que tout est dans le talent de Diego Velázquez à mettre dans l’œil de son modèle le petit rien amusé, qui traduit son plaisir de se montrer et le jeu que c’est. Le peintre et le modèle sont proche en humanité et cela se voit. Pour les portraits de princes, rois, infantes et consort, il remplace la complicité qu’il n’a pas avec eux par une façon de montrer, l’air de ne pas y toucher, leur faux nez, leur vanité, un détail qui les rend, malgré les atours, immergé dans le réel qu’ils prétendent sublimer.

La foule des chinois présents dans le musée, qui passent, rapides et ensembles comme des vols d’étourneaux muets. Autant de figures de la même humanité proche et lointaine, on ne sait plus, tant le temps semble ne plus exister. Comme avec Alberto Giacometti se succèdent des apparitions d’hier et d’aujourd’hui.

Une humanité essentialisée par l’art.

Voir aussi les toiles de Goya, celles de la fin de sa vie, les « Pinturas Negras », sombres, tragiques, mais éclairées par sa fin proche. Notamment ce chien, encore, seul, en bas du tableau, regard tourné vers un ciel jaune qui occupe toute la toile et semble affronter la mort qui vient. Goya, plus de cent ans après Velázquez, et quelques cent ans avant Giacometti, mais qu’importe. On pense à Lascaux ou à la grotte Chauvet (Trente mille ans) et ce soucis constant des hommes, de raconter des histoires, de faire société par le récit, et l’incessante tentative de saisir le mystère de nos existences.

Au fond ce qu’il en reste, c’est toujours une vénérable beauté.

§

Le café est ancien, vide d’abord. A je ne sais quel signal, l’horaire sans doute, il s’emplit d’une foule survoltée. Le volume sonore s’étoffe. Les gens ne cessent plus d’entrer et de sortir, voix basses, voix hautes placées, lancées à la cantonade, sans que personne n’y prête attention, tout à sa propre agitation. Pas peur du bruit.

Le vin a du corps, servi dans de grands vases, nous sommes assis autour d’une barrique évidée. Dehors, par les vitres de l’aquarium, la foule s’écoule comme un fleuve rapide. Les chasseurs cueilleurs rentrent des soldes avec des paquets pleins les bras. On s’exclame. On prends les vieux à parti, on s’arrête pour écouter ce que les gosses ont à dire, ils hurlent pour se faire entendre. La vie bouillonne, sans afféterie, sans manières, le va et vient toujours, on consomme, rit et parle sans s’arrêter. Ages mêlés, verres et tapas, vivre dehors, se regarder, se frotter, se toucher, bousculades, voir au fond des yeux l’autre qui s’ouvre, mille mots comme des notes de musique. L’énergie est libre, elle se répand comme une eau, sans se réfléchir, sans se penser. L’esprit de sérieux, la cérébralité valdingue, apparaît pour ce qu’elle est, un ridicule, une digue inutile, une pose, une timidité. Le décor est ancien, on y boit un vin con cuerpo, minéral !

Ma 08 01 19

Au matin la ville semble apaisée, les jours ouvrés à nouveau, le pas pressé des travailleurs, mais non, vers onze heures les rues fourmillent à nouveau. Nous marchons, faisons des haltes où le soleil inonde, le froid est vif, lui offrons nos visages gelés.

Dans de nombreux recoins des formes enveloppées dans des couvertures, des cabanes sommaires de carton. Ce ne sont pas des clochards sales et alcoolisés, ce sont des gens à la rue. Nous nous coltinons notre impuissance.